Camerounais, quand en nous la bête se réveille, la raison doit faire rempart

J’accuse les apprentis Goebbels de génocide symbolique et je leur oppose la raison. Ces derniers temps, et le dernier séjour du Président Biya à Genève le confirme, le primordialisme, les paroles haineuses et les angoisses concurrentes prennent le pas sur le vivre ensemble harmonieux entre Camerounais. Où atterrir et retrouver la vie en sentant à nouveau la terre stable sous nos pieds ? Où regarder pour à nouveau croiser les yeux sereins et joyeux d’un compatriote qui, malgré ses difficultés quotidiennes, est loin de vous en vouloir. À qui parler dont les oreilles ne souffrent d’une surdité tribale et l’entendement d’un trouble du discernement après que sa raison ait pris la clé des champs par ivresse politique ? Oui, nous en sommes-là, plus bas que terre, moment où homo- sapiens retrouve sa condition fondamentale de primate vivant dans les cavernes de violence et de prédations de toutes sortes par bandes organisées. Dès lors, injurier, humilier, dévaster, tuer et éradiquer l’autre de la surface du triangle national devient la frontière indépassable du raisonnement, le nec plus ultra pour certains d’entre nous. Là où le monde attend des Camerounais des idées, des débats, des initiatives et des propositions pour sortir par le haut des crises économique, politique, sociale, civique, patriotique, sécuritaire et nationale que traverse leur pays, le pogrom devient pour plusieurs la solution finale, l’ultima ratio.

En d’autres termes, face à ce chapelet de crises qui fissurent le pays et le ravinent en profondeur, des identités ethno-territoriales surgissent du fond des ténèbres de nos âmes. Elles distillent, via des Goebbels en herbe, un sécessionnisme interethnique duquel le pays ne resterait que souvenirs sanglants, lugubres catacombes et fatras enrobés de boue puante de déchets humains. Le but de ce texte est de sonner le tocsin. Il est de tirer la sonnette d’alarme en montrant, non seulement à ceux qui s’amusent à danser au bord du précipice qu’ils préparent les Camerounais à s’étriper les uns contre les autres, mais aussi que leurs mots et leurs discours ont un caractère performatif qui signe leur extrême dangerosité pour une nation.  Quel est le pouvoir des mots et des discours ? Pourquoi le discours nationaliste et promordialiste est un discours anti-lumières, anti-culture panafricaine mais profasciste ? Quelles sont les angoisses concurrentes en action ? Comment certains Camerounais peuvent-ils dépasser les instincts animaux qui les animent afin de retrouver la lumière de la raison ? Ne pas partager ce que je pense de la situation actuelle serait une erreur, un luxe dont le prix serait l’avenir rwandais que certains esprits chagrins et asilaires souhaitent pour le Cameroun. En pareille situation seule la liberté de penser par soi-même permet de sortir des comportements moutonneux dont l’issue est d’aller tout droit dans le mur parce qu’embrigadée par et dans des groupes dont l’inertie folle annule toute objection et toute critique.

  • De l’enfer biyaïste au paradis ?

Par soucis d’objectivité, inspirons-nous des pancartes brandies ici et là par la diaspora camerounaise. On peut y lire, entre autres slogans, « Paul Biya dictateur », « non au hold up électoral », « Kamto président élu », « Paul Biya responsable n°1 de l’immigration en Europe », « Paul Biya Libérez mon pays », « Maurice Kamto Président », « Conseil constitutionnel = voleur de votes », « Respectez le choix du peuple camerounais », « Biya assassin, Macron complice » … Le premier message qu’envoient ces affichages et leurs dispositifs iconographiques est que le Cameroun de Biya est une dictature. Je pense aussi que c’est le cas pour des raisons objectives : aucune démocratie au monde n’autorise 37 ans de pouvoir, aucune démocratie au monde ne modifie sa Constitution uniquement pour prolonger le pouvoir d’un président, aucune démocratie ne laisse impunis les auteurs des tirs à balles réelles sur des manifestants, aucune démocratie n’entoure son Assemblée Nationale de blindés pour modifier sa Constitution, aucune démocratie n’emprisonne des opposants politiques, aucune démocratie ne dépense, en toute quiétude 182 millions de $ en séjours privés de son président dans un hôtel étranger. Ces quelques faits stylisés sur le régime camerounais sont les conséquences d’un pouvoir exécutif sans réels contre-pouvoirs parce que s’exerçant en dehors d’un véritable Etat de droit où les Camerounais deviendraient des sujets de droit et non de sujets d’un roi.

Une fois ce constat fait, le peuple camerounais doit donc se rendre compte qu’il a du pain sur la planche. Il doit chercher à construire une alternative meilleure que le Biyaïsme sachant que la mise en place d’une démocratie n’est ni du café instantané, et encore moins la promesse d’un projet politique fût-il brillantissime. La preuve, « pour le libéralisme communautaire » est un projet de société lumineux dont la matérialisation est celle que nous connaissons et dénonçons en ce moment. Être à la hauteur de notre ambition de faire mieux que le Biyaïsme sur la voie de la démocratie, exige donc de nous une petite simulation de régime à l’instant t = juillet 2019. Supposons donc la fin de Biya à la tête de l’État camerounais à cause ou grâce au début de Kamto à la magistrature suprême. Maurice Kamto, nouveau chef d’État camerounais, constitue une nouvelle équipe dirigeante dont les articulations les plus marquantes soulignent que Patrice Nganang est nommé ministre d’État chargé de de la culture, de la communication et porte-parole du gouvernement, le BIR est remplacé par la BAS, Paul Atanga Nji par l’ex-commissaire Junior Zogo pour envoyer un message positif aux Beti-Bulu. 

Cette simulation a pour but de permettre à la diaspora camerounaise de faire un exercice de critique réflexive, autrement dit d’examiner si la direction qu’elle donne à ses revendications à travers des Goebbels en herbe, est mieux que le Biyaïsme en place. Patrice Nganang qui appelle au génocide des Beti-Bulu par les Bamiléké serait-il meilleur pour le Cameroun qu’Issa Tchiroma Bakary qui, en passant, n’a jamais appelé au génocide de certains Camerounais par d’autres ? Junior Zogo qui réplique en appelant à la guerre civile contre es Bamiléké serait-il mieux qu’Atanga Nji ? La BAS qui arrache les perruques des femmes, moleste et tabasse ceux et celles qui portent le pagne du RDPC et pourchasse des artistes qui auraient soutenus le régime Biya ou n’auraient rien dit sur ce régime serait-elle mieux que le BIR avec les moyens du BIR ? Les Camerounais iraient-il de l’enfer au paradis ou vers un purgatoire une fois ces hommes et ces organisations non seulement au pouvoir mais aussi avec les moyens dudit pouvoir ?

Loin de moi toute insinuation que Maurice Kamto nommerait, le cas échéant, de telles personnes ou assurerait la promotion de la BAS. Je pense que ce sont des organisations et des personnes contraires à ses idées même si, de leur côté, ces organisations et leurs leaders espèrent beaucoup de lui grâce à une double nationalité qui permettrait à plusieurs de se faire enfin une place au soleil du pouvoir pour services politiques rendus. Aux Camerounais et aux Camerounaises de répondre à la question de savoir s’ils gagneraient au change en remplaçant le Biyaïsme par une telle alternative à la tête du pays. En conséquence, la question posée à cette frange de la diaspora camerounaise est est celle-ci : pensez-vous être une alternative crédible au Biyaïsme lorsque la BAS, les appels au génocide, l’intolérance, la violence, le radicalisme morbide et finalement la négation des libertés individuelles sont les points cardinaux de vos actions ? Quel Camerounais peut adhérer à une approche du pouvoir qui distille de la terreur en lieu et place de la sérénité et de l’épanouissement ?

  • Les causes du mal camerounais ou débattre du sexe des anges…

Le chapelet de slogans des manifestants de la diaspora camerounaise désigne Paul Biya comme le seul et unique responsable du mal camerounais. Nul doute qu’il en soit ainsi étant donné qu’il est le chef absolu d’un régime vieux de 37 ans et sous lequel toutes ces crises ont éclaté. Cela engage totalement sa responsabilité individuelle car les maux qui rongent actuellement le pays ne tombent pas du ciel. Ils sont le fruit d’un exercice du pouvoir, du mode de gouvernance et du type d’Hommes qui en découlent. Cependant, ce n’est pas que la responsabilité individuelle de Biya qui est engagée mais aussi celle de tous les Camerounais du Nord, de l’Est, de l’Ouest, du Centre, de l’Adamaoua, de Nord-ouest, de Sud-ouest qui ont servi ce régime. Dire que le Biyaïsme est la cause du mal camerounais actuel n’est donc pas faux au sens où cela implique aussi d’accepter que plusieurs Camerounais de toutes les régions camerounaises, dont Maurice Kamto, en portent aussi la responsabilité.

Cela étant, ceux qui pensent à l’après Biya comme à une épuration ethnico-politique capable de débarrasser le Cameroun de tout individu ayant travaillé avec le Renouveau National, devraient aussi se débarrasser de Maurice Kamto car il a passé sept (7) longues années au gouvernement comme ministre sans jamais le dénoncer, ni soutenir les jeunes Camerounais qui essuyèrent des tirs à balles réelles en février 2008. Pendant les sept années au gouvernement de Maurice Kamto, le CODE, déjà en lutte contre le pouvoir de Yaoundé, n’a obtenu de lui aucun soutien ni prise de position favorable. Pour quelle raison était-il muet alors que le peuple camerounais souffrait déjà autant que maintenant ?

Une première porte de sortie de cet exercice consistant à désigner les responsables du mal camerounais reviendrait à pondérer les responsabilités individuelles, c’est-à-dire à leur attribuer un poids politique suivant la position des individus dans le Biyaïsme et suivant le temps mis dans le système. Le fait que Biya ait toujours le maillot jaune suivant cette pondération ne dédouane aucunement les autres membres de ses multiples gouvernements.

L’exercice se complique cependant lorsqu’on entre dans une logique systémique. Le Biyaïsme est en effet un système dont la logique montre, entre autres, deux paramètres fondamentaux. Premièrement, ceux qui en pâtissent sur le plan interne sans rechigner et ceux qui se révèlent dans la diaspora comme opposants après 37 ans en sont parties prenantes en ce sens qu’ils sont des maillons faibles et donc des forces en berne l’ayant autorisé et rendu possible pendant 37 ans. Deuxièmement, Biya ayant hérité le pouvoir suprême d’Ahmadou Ahidjo, il y a une reproduction du système Ahidjo et donc du colonial dans le Biyaïsme étant donné que c’est l’État-colonial qui mit Ahidjo en place. Comment donc partager les causes du mal camerounais entre les absents du système qui participent du système, l’État-colonial, Ahmadou Ahidjo, Paul Biya, puis leurs gouvernements ? Pas facile de trouver la seule cause valable car chaque cause désignée devient la conséquence de la dynamique précédente qui elle-même n’est pas le début de l’histoire camerounaise. Un plus à cette étude de la causalité exigerait de différencier causes de long terme, causes de moyen termes et causes de court terme en précisant bien ce que ces séquences temporelles veulent dire sur le plan politique et calendaire. Evoquons par exemple une cause de long terme de la problématique anglophone. Le problème anglophone qui s’exacerbe de nos jours a des causes à la fois dans l’État-colonial qui inventa des Anglophones et des Francophones au Cameroun, sous Ahidjo à travers les referenda de 1961 et de 1972, et sous Biya à travers la sortie de la république unie du Cameroun pour la république du Cameroun.  Dans cette dynamique, les apprentis Goebbels qui ne jurent que par génocide et guerres tribales deviennent eux-mêmes des victimes qui s’ignorent du fait colonial car les ethnies et les territoires n’étaient pas aussi figés et marqués dans l’Afrique précoloniale. C’est la raison statistique au sens de science de l’État qui a exacerbé les ethnies et les rattachant à des territoires pour des besoins de recensement, de corvée, de vaccination, d’administration et de politique fiscale.

Cela étant, nous ne pouvons servir l’avenir stable du pays si nous confondons corrélation et causalité dans nos analyses. Nous ne pouvons servir la démocratie et l’intérêt général si nous devenons plus avocats que scientifiques en nous évertuant à rassembler des preuves pour défendre notre champion tout en nous détournant des faits qui sont contre nos desseins. Nous ne pouvons défendre les libertés individuelles et collectives si les buts de nos actions sont moins de faire éclater la vérité au service de la salubrité publique que de condamner nos niveaux afin de jeter l’opprobre sur eux. Nos combats ne peuvent servir la justice sociale si leur moteur est fait de mensonges et manipulations nihiliste qui évincent et condamnent à la potence ceux qui portent des avis contradictoires aux nôtres.

  • Le culte de la race, de la nation et du héros : les bases du fascisme sont en place

Manifester contre un Président en exercice est plutôt monnaie courante à travers le monde. Vladimir Poutine, Donald Trump, Erdogan en font les frais partout où ils passent. Emmanuel Macron est au prise depuis plus cinq mois avec les gilets jaunes dont de nombreux demandent sa démission malgré son élection au suffrage universel. Ce qui est également une constante est le fait que les démocraties n’interdisent pas ces manifestations mais les maintiennent très souvent loin des endroits où logent où se réunissent les responsables politiques contestés. Les services de sécurité des pays démocratiques peuvent être d’une violence exceptionnelle si leur canalisation de la manifestation n’est pas respectée par les manifestants. Preuve en est ainsi faite aux doux rêveurs que la démocratie peut user de violence une fois qu’on ne respecte plus ses règles. Elle use de violence justement pour rester une démocratie en évitant une confusion entre expressions des libertés individuelles et anarchie. Je pense qu’il est saint, politiquement parlant, que des opinions divergentes s’expriment librement. Ce n’est donc pas cela le fait majeur à relever dans les manifestations de la diaspora camerounaise contre le Renouveau National à travers l’Occident. Le problème dont les germes se sont sédimentées depuis la crise postélectorale, est une dynamique fasciste tant du côté des partisans de Kamto que du côté de ceux de Paul Biya. Les évènements de Genève constituent le point culminant de cette dérive.

Pourquoi est-elle si dangereuse que ce texte veut en être un point d’orgue ?  

Que des hommes et des femmes d’un même pays aient des partisans n’est pas dangereux. Le but de la politique et des politiques est de séduire et de regrouper les hommes et des femmes derrière eux. Ce qui est une dérive préoccupante est que des faucons, mieux des apprentis Goebbels, apparaissent dans les deux camps et deviennent des têtes de pont d’une dérive sectaire et primordialiste qui, ainsi que le dirait Amin Maalouf, transforme les identités camerounaises en forces meurtrières. Automatiquement apparait la dynamique fasciste historiquement documentée. Ses articulations faustiennes tristement célèbres par leur puissance ravageuse à travers le monde sont le culte des origines (Bamiléké, Bulu, Beti…), le culte de la nation (micro-nation Bamiléké exaltée par Nganang et Eton par Zogo) et le culte du héros (Kamto d’un côté et Biya de l’autre). Une fois tous les ingrédients du fascisme ainsi réunis, les mots et les discours font le reste en préparant les esprits pour un futur passage à l’acte.

En effet, les mots et les discours, en désignant les autres de façons dégradante et en les peignant en noir ont pour objectif d’en faire des choses qui ne comptent pas et qu’on peut tuer facilement parce que ce ne sont plus tout à fait des Hommes mais des dangers et des risques à éliminer pour son bien-être. Autant les Juifs n’étaient plus des Hommes mais de la Vermine, les Tutsi plus des êtres humains mais des Inyenzi (cancrelats), autant les Bamiléké sont réduits à des « Tontinards » et les Beti/Bulu/Eton à des « Sardinards ». Le génocide a déjà commencé, non seulement par ce meurtre définitionnel de l’autre par des vocables dévalorisant, mais aussi dans la mise à sac des ambassades via le meurtre symbolique des Beti perpétré par la BAS en arrachant et en déchiquetant les effigies de Paul Biya pour les remplacer par celles de Maurice Kamto. Les Beti/Bulu/Eton doivent être éradiqués de la carte du triangle national pour que les Bamiléké vivent, tel est le message politique que fait passer Patrice Nganang dans une sorte de messianisme qui transforme Maurice Kamto en Jésus Christ, Paul Biya en Ponce Pilate et les Beti/Bulu/Eton en soldats romains devant subir les foudres du peuple de Dieu. Les Nazis ont d’abord brûlé des objets d’art et des livres puis après des Hommes chosifiés et criminalisés. Grâce aux mots et à leur venin, on gaze une Vermine et non un Juif, on écrase un cancrelat et non un Tutsi, on coupe la tête à un « Sardinard » et non à un Beti/Bulu/Eton, on assassine un « Tontinard » et non un compatriote Bamiléké. L’escalade verbale et les mots qui la constituent nous permettent de tuer d’abord les Hommes symboliquement en les déshumanisant pour mieux le faire physiquement en face à face car on se débarrasse du diable et de l’enfer, c’est-à-dire les autres en suivant Jean-Paul Sartre.

Ceux qui parlent ont des compétences qui renforcent la performativité de leurs mots et de leur discours sur les foules et les sociétés. Nganang est professeur de littérature dans une université américaine, Junior Zogo est un fonctionnaire français et ex-commissaire de police camerounais. En conséquence, leurs partisans boivent d’autant plus leurs mots et discours haineux comme du petit lait qu’ils se disent, d’un côté, « Nganang connait, il est professeur d’université, ce qu’il dit est donc vrai » et, de l’autre, « Zogo est un ancien commissaire de police donc crédible dans la stratégie de guerre ». Dès lors, Patrice Nganang et Junior Zogo qui parlent publiquement sans vergogne ne sont peut-être plus les plus dangereux car on les connait et on les tient à l’œil. Les plus dangereux d’entre nous sont certainement ceux qui ne disent rien, qui sont convaincus par ces thèses obscurantistes et qui sont prêts à passer à l’acte. C’est-à-dire nos voisins, camarades, amis, compagnes et compagnons de tous les jours. C’est donc à eux ce texte.

Sommes-nous à la hauteur du Cameroun et méritons-nous de le diriger si l’après-Biya, à savoir l’avenir que nous promettons à nos enfants, est une bataille rangée Bamiléké versus Bulu ?

  • Une société malade cherche très souvent à se soigner par la violence

Le Cameroun est une société malade des multiples crises sus évoquées. Très souvent, en pareilles situations, il faut s’intéresser à ce qui se passe en l’Homme en nous rendant compte que les forces de l’amour, de la solidarité, du respect de l’autre, de la justice sociale, du partage, du débat, de la camaraderie, de la citoyenneté et de la tolérance (pour ne citer que celles-là), sont en train d’être dominées par notre part d’ombre, c’est-à-dire la haine, la séparation, l’égoïsme, l’avarice, la dispute, le besoin de meurtre et de sang. C’est une dynamique qui nous sort de la civilisation des mœurs au sens que Norbert Elias donne à ce terme comme processus de baisse drastique de la violence entre êtres humains. Le débat politique camerounais est en fait en train de sortir de la civilisation pour les sentiers de la barbarie. Le fascisme en gestation est donc un retour de certains Camerounais dans l’état de nature hobbesien, façon la plus sûre de sortir de la société camerounaise comme ordre politique pour l’entropie de l’état de nature. En sortir est très difficile une fois les hostilités ouvertes car l’entropie et la forme la plus probable de simples amas de matière que nous devenons une fois que nous sortons de la civilisation au sens d’organisation culturelle du monde. Il n’est donc pas surprenant que des sociétés malades, c’est-à-dire en crise civilisationnelle comme la société camerounaise, cherchent en s’en sortir par la violence. Cette dernière consiste à désigner un bouc émissaire qui, comme victime sacrificielle, devient l’exutoire de notre violence. Cet enseignement que nous laisse René Girard dans son œuvre montre que la victime sacrificielle de nombreux compatriote est tantôt Paul Biya, tantôt Maurice Kamto, tantôt les Bulu/Beti et tantôt les Bamileké. Cette logique de boucémissarisation est un classique dans l’histoire des sociétés en crise. Elles veulent tuer, faire couler du sang en trouvant dans la violence le fondement de sa nouvelle stabilité. Le Cameroun n’est pas obligé de passer par là même si plusieurs esprits zombis le souhaitent en se pensant invulnérables et plus forts que tout le monde. Le prix à payer pour la liberté n’est pas que la guerre ou la révolution dont nous savons comment elle s’achève. Une société intelligente, cultivée et culturellement bien dotée comme la Cameroun doit pouvoir le faire par la réflexion, le raisonnement et le dialogue pour servir la vie afin que la vie, par son vitalisme, dépasse sa négation, la guerre. Nous ne devons pas sombrer dans ce que Finkielkraut appelle « la défaite de la pensée ». Zogo et Nganang sont-ils allés à ce que Cheikh Hamidou Kane appelât « l’école des blancs » pour tant de médiocrité ? Ont-ils obtenu leurs diplômes pour sortir de la civilisation bantoue marquée par une tolérance légendaire ? Ont-ils appris les Lumières pour piétiner le cosmopolitisme et pour être si incapables de faire de la politique dont le but est de gérer le tumulte social en faisant cohabiter des gens à la fois aux identités multiples et qui ne pensent pas la même chose ?

  • L’urgence de refaire de la politique pour que le Cameroun retrouve sa grandeur

Remettre en cage la bête en nous invite à être moins médiocres en refaisant du politique un mode de régulation qui permet de faire coexister des acteurs différents dans un écosystème conflictuel et instable. Désamorcer la force naturelle de l’entropie comme ordre le plus probable de la matière que nous redevenons lorsque nous perdons la civilisation, revient à détoxifier nos esprits de l’ardent désir de troquer notre raison par des fusils, des gourdins, des matraques, des machettes, des pioches, des haches, des injures, des invectives, du dénigrement, des fourches, des tomawaks et des plantoirs. Cela ne redonne pas sa grandeur au Cameroun mais détruit les bases politiques de haut vol posées par Duala Manga Bell, Martin Paul samba et Um Nyobè. La dynamique post-consensuelle actuelle du combat politique camerounais débouche sur des résultats aucunement la hauteur des enjeux. Alors que nous revendiquons l’approfondissement du processus démocratique camerounais, le débat, la scène publique se bloquent à « Sardinards » contre « Tontinards ». La politique du ventre de Jean-François Bayart que dénonce le terme « Sardinard » n’est pas plus capable de construire une démocratie fiable que le terme « Tontinard » faisant référence à une politique de l’argent pour l’argent. Sortir de ce carcan improductif et pauvre sur le plan politique exige plusieurs nouvelles orientations. Premièrement, les hommes étant peu fiables que les institutions et les principes gouvernants collectifs, il faut plus viser des innovations institutionnelles et principielles démocratiques que le culte de l’Homme providentiel. Deuxièmement, savoir que seuls des objectifs institutionnels impersonnels mais profitables à tous les Camerounais et Camerounaises peuvent constituer des points de discussion fédérateurs là où les individus ne le peuvent.

 C’est à partir des institutions et des principes qui régissent la dévolution du pouvoir exécutif, son exercice et sans transmission démocratique que les Camerounais et les Camerounaises peuvent construire un nouveau récit. C’est-à-dire un nouveau contrat social qui précise le pari qu’ils font sur l’avenir, les instruments pour le réaliser et le timing pour y arriver. Ce n’est pas un individu qui pourrait faire cela mais le pays tout entier en acceptant de se retrouver lui-même avec lui-même pour faire un travail capable de retrouver les arguments de sa grandeur. 37 ans de pouvoir sans développement, des prisons pleines de hautes personnalités, les détournements de deniers publics comme sport national le plus prisé, la BAS, l’escalade verbale, une diaspora qui prend la mouche, des discours ouvertement génocidaires et fascistes, la fragmentation postélectorale sont les signes d’un Cameroun qui va à vau-l’eau et sort de la civilisation. À nous de nous poser collectivement deux Questions. 1. Comment cela est-il arrivé ? 2. Comment pouvons-nous en sortir collectivement ? Couper des têtes ne répond à aucune de ces questions mais peut compliquer drastiquement l’équation de sortie. Ceux qui rêvent d’une volonté de puissance ethnique se doivent de considérer chaque ethnie camerounaise comme un flambeau qui éclaire le Cameroun de son talent chaque fois qu’elle innove mais le plonge dans l’obscurité lorsqu’elle troque son génie créateur par une pollinisation de haine.

In fine, à ceux qui discutent de l’avenir du Cameroun, s’apprêtent à le faire ou le projettent, cette sagesse d’Engelbert Mveng comme boussole : « La condition nécessaire de tout développement, en Afrique, doit commencer par la LIBÉRATION et la RÉHABILITATION de l´homme dans sa dignité et ses droits fondamentaux. Alors tout le reste lui sera donné par surcroît. »

Thierry AMOUGOU,

Économiste, Pr. Université catholique de Louvain en Belgique.

Fondateur et animateur du CRESPOL

(Cercle de Réflexions Economiques, Sociales et Politiques).

 

 

 

 

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