(écrits)

  1. Introduction et problématique de la dénomination
    L’arrondissement de Penka Michel, entité administrative de la région de l’Ouest-Cameroun, représente un cas d’école de ce que la recherche qualifie de « toponymie de combat ». Dans le cadre de la construction de l’État post-colonial, la dénomination d’une circonscription n’est jamais un acte purement descriptif ; elle participe d’une architecture mémorielle délibérée, visant à consacrer certaines figures au détriment d’autres. Le nom agit ici comme un outil de légitimation politique, ancrant dans le paysage géographique une version spécifique de l’histoire.
    L’objectif de ce rapport est d’analyser la fracture entre la reconnaissance étatique d’une figure présentée comme un « rempart de la légalité » et une mémoire locale marquée par le traumatisme et la spoliation. Cette expertise évalue si le maintien de cette appellation relève d’une politique de l’oubli ou d’une nécessité administrative, tout en explorant les racines d’un conflit mémoriel qui remonte aux prémices de la lutte pour l’indépendance.
  2. Trajectoire historique de Penka Michel : De l’engagement nationaliste à la stratégie de collaboration
    La biographie de Penka Michel illustre les ambivalences des élites locales durant la transition coloniale. Homme d’affaires dynamique, il gérait au « Carrefour Penka » une station-service et un restaurant réputé pour sa « spécialité de perdrix », fruit de ses activités de chasseur. Ce profil moderniste l’orienta initialement vers le nationalisme.
    En avril 1950, il participe au congrès fondateur de l’Union des Populations du Cameroun (UPC) à Dschang, côtoyant Ruben Um Nyobé. Cependant, son ascension au sein du mouvement se heurte à un plafond de verre socio-politique : son illettrisme. Le parti privilégie des cadres lettrés comme Nicodème Tant pour assurer le secrétariat. Ce ressentiment personnel, couplé à un conflit d’intérêt majeur, précipite sa rupture avec l’UPC. En effet, Penka Michel souhaitait obtenir à titre personnel la rétrocession d’une partie du domaine « Lagarde », spolié par les colons, tandis que la ligne du parti exigeait le retour des terres à la collectivité Bansoa sous l’égide du Chef Supérieur.
    Le basculement définitif s’opère en 1957 lors de sa rencontre à Dschang avec l’administrateur Maurice Deloney. Ce dernier lui promet l’accès aux terres du domaine Lagarde pour la culture du café, à condition de « nettoyer » la zone de toute présence nationaliste. Dès lors, Penka Michel n’est plus un simple allié de circonstance, mais un instrument stratégique de la contre-insurrection française, opérant la mutation symbolique du patriote au relais zélé de l’administration coloniale.
  3. Le domaine Lagarde : Épicentre de la spoliation et base opérationnelle
    Le conflit foncier du domaine Lagarde constitue le cœur du ressentiment Bansoa. L’expansion de la concession de Marcel Lagarde, initialement dédiée à la culture du Quinquina (Cinchona), témoigne d’une spoliation systémique. D’une simple jouissance de 10 hectares octroyée par le chef Bansoa en 1942, le domaine a connu une croissance exponentielle :
    • 1944 : 71,5 hectares ;
    • 1945 : 330,3 hectares ;
    • 1948 : 539,21 hectares ;
    • 1953-1955 : 548 hectares.
    Une fois les colons évacués, cet espace devient une zone de guerre. Penka Michel transforme sa résidence du « Carrefour » en un poste de commandement militaire avancé (PC). Il y accueille l’armée française, les gardes civiques camerounais et des contingents venus du Tchad et de Centrafrique. Sa concession devient le pivot d’une stratégie de dénonciation systématique : Penka Michel fournissait aux autorités les listes des « esprits frondeurs » et des upécistes.
    Parallèlement à la spoliation foncière, cette période est marquée par une spoliation culturelle majeure. Le 28 novembre 1958, lors du pillage de la chefferie supérieure Bansoa (incendiée par les forces coloniales), la « Statue Makwetche », objet mystico-religieux fondamental, est dérobée. Sa trace ne sera retrouvée que des décennies plus tard dans un musée en France, renforçant le sentiment d’un démantèlement total de l’identité locale par le dispositif auquel Penka Michel était inféodé.
  4. Analyse de la mémoire traumatique et méthodes de répression
    Le discours administratif de « pacification » se heurte à une réalité de terrain documentée par la tradition orale comme une période d’atrocités cliniques. Les témoignages décrivent la concession de Penka Michel non pas comme un refuge, mais comme un centre d’interrogatoires létaux.
    La méthode dite de la « balançoire » est emblématique de cette période : les suspects, mains et pieds liés à un bois suspendu, étaient frappés par des militaires postés de chaque côté jusqu’à ce que mort s’ensuive. Les exécutions sommaires se multipliaient derrière les cuisines, et les cadavres étaient évacués de nuit. La persistance de ce traumatisme est telle que lors de travaux agricoles dans les plantations de café vers les années 1970, des ossements humains étaient encore régulièrement mis au jour.
    Le climat psychologique actuel est marqué par une « crainte » résiduelle. Chez les populations âgées, le spectre de Penka Michel demeure puissant ; certains doutent de sa mort ou craignent que ses « billes » (son influence) ne continuent d’agir à travers ses héritiers. Cette fracture mémorielle est profonde : alors que ses descendants le présentent comme un protecteur ayant nourri la population fuyant les maquisards, les victimes voient en lui l’architecte de l’élimination de familles entières.
  5. La consécration administrative : Une gratification anti-insurrectionnelle
    Le baptême de l’arrondissement sous le régime d’Ahmadou Ahidjo répond à une logique de récompense pour services rendus à la « légalité » coloniale puis post-coloniale. Ce processus illustre le décalage entre la reconnaissance « par le haut » et la légitimité « par le bas ».
    L’administrateur Tinku Tchekoundo, dans sa correspondance officielle, justifie cette distinction par une loyauté sans faille :
    « Monsieur Penka Michel […] s’était au moment des troubles énergiquement opposé avec ténacité à l’action du terrorisme. Il est par ailleurs l’unique ressortissant de l’important groupement de Banooi […] qui s’était tenu de plain-pied dans la légalité. »
    Cette fidélité lui valut l’attribution de l’Ordre de la Valeur, distinction suprême transformée ici en capital toponymique. La création du district (puis arrondissement) est la matérialisation de cette gratification politique pour son rôle crucial dans la lutte anti-insurrectionnelle en zone bamiléké.
  6. Évaluation de l’opportunité d’une révision toponymique
    Le maintien du nom de Penka Michel constitue un obstacle symbolique majeur à la cohésion sociale locale. Dans une perspective de réconciliation nationale, la toponymie doit cesser d’être un instrument de provocation mémorielle.
    L’expertise suggère les points suivants :
    • Risque politique moderne : Comme l’ont souligné certains acteurs locaux, le maintien du nom expose les descendants de Penka Michel à un « effet boomerang » historique. Leur entrée en politique réactive systématiquement les rancœurs liées aux crimes de leur aïeul.
    • Alternatives symboliques : La revendication de renommer l’arrondissement apparaît comme la solution la plus pacificatrice. Elle restitue la terre à la collectivité plutôt qu’à un individu associé à sa spoliation.
    • Approche par la vérité historique : La réconciliation ne passe pas par le jugement moral anachronique, mais par la reconnaissance des faits. Admettre le rôle de Penka Michel comme « côté obscur » de la dynamique d’État permet de libérer les consciences sans effacer l’histoire.
    En conclusion, la dénomination actuelle de l’arrondissement de Penka Michel est le vestige d’une politique de récompense coloniale qui perpétue le traumatisme des populations de la circonscription administrative. Une débaptisation, loin d’être un acte de négationnisme, serait un geste de salubrité publique et un pas nécessaire vers l’apaisement des mémoires au Cameroun.

Rapport élaboré par Gilaine Mercier, historienne, journaliste et Dorette Régaleau, présidente de l’Association Mother Africa.

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