CAMEROUN: DIALOGUE NATIONAL, COMPRENDRE LES RAISONS D’UN PROBABLE INSUCCÈS

Lettre ouverte au peuple camerounais_ 
L’effervescence nationale que suscitent les préparatifs du dialogue national camerounais n’a d’égal que les attentes ô combien pressantes d’une nation au bord du chaos : environ 3 mille morts et des centaines de milliers de déplacés du NOSO, un second front de guerre au nord du pays, l’extrême pauvreté de 90% de la population, la corruption systémique et endémique qui fait du Cameroun l’un des 5 pays les moins recommandables du monde en termes d’investissements à risque, un pays dont la principale ville (Douala) est classée parmi les dix villes les moins habitables du monde, un pays où un fonctionnaire peut amasser des centaines de milliards pendant des décennies en toute impunité, un pays où le glissement de l’organisation de la CAN est considéré comme un acte de bravoure valant promotion au rang de ministre d’Etat…etc.
Dans ce contexte, la rupture du silence légendaire du Chef de l’Etat a sonné comme une véritable bouffée d’oxygène vers une sortie de crise. Comme s’il suffisait de bavarder pour dialoguer, comme si dialoguer n’importe comment et avec n’importe qui suffisait à dessiner les contours d’une nouvelle gouvernance. On assiste donc pour la cause à un balai infernal et interminable de visites au Premier ministre, chef d’orchestre du processus de résurrection du Cameroun. 
 *Le ministre Fame Ndongo ou le prototype du choix controversé des porteurs d’espoir* 
Je ne m’attarderai pas sur la polémique de la qualité des femmes et hommes choisis et reçu par le PM en préparation des assises proprement dites. Leurs appartenances politiques et probités sont largement commentées à juste titre par l’opinion publique. Toutefois, je ne saurais résister à l’envie de parler d’un cas particulier de nomination faite par le PM : le choix du ministre d’Etat Fame NDONGO comme chef de la délégation du Sud. Ce chef de file de la ligne dure du RDPC est tout de même coupable de négationnisme d’un problème anglophone indéniable. Il est par ailleurs un ministre qui n’hésite pas à flouer les droits de l’Homme en supprimant la prime présidentielle de recherche (360 mille Fcfa trimestriellement) à ceux des enseignants qui osent critiquer sa gestion calamiteuse de l’institution universitaire du Cameroun. Compte tenu de ce que cette prime qui s’ajoute au salaire de base et en fait partie intégrante, est un droit inaliénable et a un caractère alimentaire non contestable ; que le paiement d’une prime salariale n’est pas une libéralité que l’employeur peut se permettre de modifier ou de suspendre à sa guise ; cette sanction déguisée que le Ministre Fame Ndongo inflige aux enseignants « revendicateurs » (de bonne gouvernance) nous rappelle comme un fait cloné la genèse de la crise anglophone : mater au lieu de dialoguer. Cet acteur de premier plan du chaos camerounais, apôtre du déni de réalité, ne saurait se muter en messager de paix par le seul pouvoir magique du discours de « son créateur ». En réponse à mon interpellation sur l’abus de pouvoir du ministre quant à la suppression de cette part salariale, l’aveu d’un de ses plus proches collaborateurs et responsable de la paie de ladite prime de recherche qui déclara sans gêne :« vos droits de l’homme-là, on n’en a rien à cirer au Cameroun », en dit long sur l’état d’esprit de plusieurs de nos gouvernants. Etant entendu que monsieur Fame Ndongo est loin d’être le seul membre du RDPC dont l’empathie aux victimes (de la mauvaise gouvernance) est discutable, nous sommes en droit d’être inquiet de la sincérité des acteurs choisis.
 *Le coordinateur du dialogue national : probité et efficacité ?* 
Je m’interroge également sur le nombre d’audiences accordées par un seul homme en un temps record. En effet, aucun être humain ne peut prétendre être en capacité d’assimiler et capitaliser les conversations avec une telle marée humaine 
défilant à n’en plus finir. Il me semble plutôt assister à un balai de stars heureuses de se montrer à toute la nation comme étant des privilégiés, des leaders d’une opinion élitiste au lieu d’un véritable brainstorming efficace. Scientifiquement, il est impossible de croire que Mr DION NGUTE a la capacité intellectuelle de repousser le seuil humain de saturation inéluctable après un certain nombre de consultations quotidiennes. 
Que dire des nombreux soupçons de distribution informelle d’enveloppe d’argent aux personnalités consultées ? Si cette pratique s’avérait vraie, on ne saurait être optimiste pour l’issue de ce rendez-vous historique.
 *L’opposition et ses divisions chroniques* 
Le manque d’unicité de l’opposition dans la formulation des conditions du dialogue n’est pas nouveau et constitue une identité remarquable du camerounais : égoïsme, égocentrisme, réflexes solitaires. Ce à quoi nous assistons pour cet événement hautement important renvoie vers le cafouillage de l’opposition lors des rendez-vous électoraux qu’a connu notre pays depuis l’avènement d’une certaine forme de pluralité d’expression démocratique. Le pouvoir le sait et en profite, ce qui serait de bonne guerre si l’enjeu n’était pas d’ordre vital : trouver des solutions aux maux qui menacent la souveraineté nationale ou périr. 
 *L’offre de santé publique au Cameroun ou une affaire de privilégiés* 
L’on nous annonce la convocation de 8 commissions dont une sur le système éducatif, ce qui est très bien tant l’actuel est en lambeau. La santé est la grande oubliée de ce marathon de palabre. Monique Koumatekel, l’élève du lycée de Deido 
(Bleriot) et d’autres victimes d’une offre sanitaire délitée doivent se retourner dans leurs tombes. Il est inutile de préciser que l’éducation et la santé sont les deux piliers du développement socio-économique d’un pays. Le Cameroun brille par une couverture sanitaire riche en nombre mais exsangue en qualité. Ceci justifie pourquoi le taux de mortalité pour mauvais soins est parmi les plus élevés de la planète. Doit-on penser que ces centaines de personnalités reçues par le premier ministre n’ont aucun grief vis-à-vis de la qualité des soins dans notre pays ? Si tel est le cas, comment justifier qu’elles soient réellement représentatives d’une population dont la quasi-totalité a déjà été victime d’un déficit criard de soins, lorsque l’accès à l’hôpital lui est possible ? Doit-on penser que ces docteurs de circonstance du grand malade qu’est le Cameroun font partie des moins de 2% des camerounais qui ont le privilège de se soigner à l’étranger, au frais des 98% des oubliés d’un système qui a privilégié l’exode sanitaire des malades VIP au lieu d’équiper dignement les hôpitaux dans leur pays. 
L’ironie du sort voudrait que le pendant de Mr DION NGUTE au poste de coordonnateur de la précédente tentative avortée de sortie de crise nationale des années 90 (la fameuse « tripartite »), l’ex Premier ministre Sadou Hayatou, est mort en Suisse, au frais du contribuable camerounais. Une mort de trop pour les caisses de l’Etat.
En effet, ce Haut commis de l’Etat qui n’a pour seul mérite que d’avoir accompli les tâches régaliennes que lui conférait le décret présidentiel a fait débourser au peuple camerounais plus de quatre milliards de Fcfa pour des soins 
palliatifs d’une maladie incurable. Inutile de dire que cette somme aurait pu permettre de construire plusieurs hôpitaux modernes de taille moyenne à l’Est ou à l’Extrême-Nord du Cameroun. Le gouvernement dépense plus de 10% du budget national à soigner les hauts commis de l’Etat à l’étranger. A contrario, la part de l’Etat dans les dépenses de santé au Cameroun n’atteint pas 5% du budget national contre les 15% dont le Cameroun s’était engagé par les accords d’Abuja (1981) ; laissant ainsi au panier de la ménagère l’essentiel des dépenses (plus de 80% si on se rapporte aux rapports de la banque mondiale qui dit que la plupart des Etats de l’Afrique subsaharienne ne dépensent pas plus de 20 dollars par personne et par an pour les soins de santé). 
Pendant que 400 délégués se penchent depuis ce jour sur les questions qui minent notre pays, à l’image de médecins appelés à faire le diagnostic du gros malade « Cameroun » ; la deuxième personnalité du pays est un vrai malade hospitalisé à l’hôpital cantonal de Genève. Du moins il y était jusqu’à ce qu’il ait été contraint d’aller voir ailleurs. Malgré plus de 40 ans de « loyaux » services aux plus hautes fonctions de l’Etat, cette personnalité de premier plan ne s’est jamais préoccupée de doter le Cameroun d’un système de santé aussi performant que la Suisse qui est pourtant moins riche que plusieurs pays africains. Les auteurs de la constitution des huit commissions du dialogue national en cours ont eu le même réflexe d’oubli que tous les dirigeants que le Cameroun a connu depuis des décennies. Le Président Paul Kagamé a promis de faire du Rwanda la prochaine destination sanitaire du monde, à la suite de son objectif intermédiaire atteint, consistant à l’offre de santé pour tous à sa population. Soigner de manière optimale les camerounais serait déjà un pari gagné pour nos dirigeants. Que le dialogue national s’y atèle. 
En définitive, l’impréparation de ce dialogue qui exclut Inéluctablement plusieurs de ses acteurs essentiels et l’absence de lisibilité des critères de choix des sujets aussi bien que les convives interroge plus que ne rassure. Pourvu que les faits 
me confondent, pour l’amour que tout patriote devrait avoir pour son pays.
 « `Aimé Bonny
Doc et universitaire« `
 
 
 
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