(écrits)
Ce que vit actuellement Nouakchott ne peut plus être présenté comme une simple succession d’incidents techniques. Lorsque la capitale se retrouve plongée dans le noir, que l’accès à l’eau devient difficile, que les communications sont perturbées et que des files se forment devant les stations-service, la question dépasse largement la SOMELEC, la SNDE ou un autre service public.
C’est la capacité même de l’État à garantir l’essentiel qui est désormais interrogée.
Le président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani connaît la situation. Il s’est rendu sur les installations électriques touchées. La question n’est donc pas de savoir s’il est informé, mais s’il mesure réellement toute la portée de cette crise et ce qu’elle révèle de son propre mode de gouvernance.
Car derrière les coupures, il y a des personnes âgées exposées à une chaleur extrême, des nourrissons, des malades, des hôpitaux, des médicaments qui exigent des conditions de conservation précises, des stocks alimentaires, des entreprises paralysées et des milliers de familles dont le quotidien dépend de services devenus incertains.
La Mauritanie exploite du minerai de fer, de l’or et désormais du gaz. Elle annonce des milliards d’investissements, de grands projets énergétiques et des ambitions régionales. Pourtant, sa capitale peut encore se retrouver sans électricité, avec des difficultés d’eau, des communications fragilisées et des citoyens obligés de chercher du carburant dans des files d’attente.
Cette contradiction devient politiquement difficile à défendre.
On parle aussi depuis des années de modernisation de Nouakchott. Mais de quelle modernisation s’agit-il réellement ? Quelques opérations de bitumage, la réhabilitation de certains bâtiments publics ou quelques aménagements ponctuels ne suffisent pas à moderniser une capitale. Une ville moderne est d’abord une ville qui fonctionne : électricité fiable, eau disponible, assainissement, transports organisés, réseaux solides et services publics capables d’accompagner sa croissance. Tant que ces fondations restent fragiles, la modernisation demeure davantage un discours qu’une transformation réelle.
À cela s’ajoute un risque plus profond : l’insécurité sociale. Lorsque les services essentiels deviennent incertains, que les familles supportent des dépenses supplémentaires, que les activités ralentissent et que le sentiment d’abandon s’installe, la frustration dépasse rapidement la seule question de l’électricité. La répétition des pénuries et des dysfonctionnements nourrit la colère, la défiance envers les institutions et le sentiment que personne ne répond réellement des échecs.
Après sept années au pouvoir, il devient difficile d’expliquer chaque crise par un directeur général défaillant, un ministre insuffisamment vigilant, un câble défectueux ou un incident imprévisible. Lorsque les défaillances se répètent et touchent simultanément plusieurs services essentiels, la responsabilité finit nécessairement par remonter au sommet de l’État.
C’est peut-être là le problème central du mode de gouvernance actuel : les crises semblent devoir atteindre un niveau critique avant de provoquer une réaction politique. On attend l’incendie pour inspecter, la pénurie pour intervenir, la colère publique pour demander des comptes.
Or gouverner ne consiste pas seulement à réagir après la crise. Gouverner, c’est anticiper, contrôler, évaluer, sanctionner et remplacer lorsque cela devient nécessaire.
Le pays n’a donc pas seulement besoin que le courant revienne. Réparer un poste électrique, remplacer des équipements ou rétablir l’alimentation en eau sont des réponses nécessaires, mais elles restent des réponses techniques à une crise qui a désormais dépassé ce niveau.
Une crise de cette ampleur exige une réponse politique.
Une réponse qui établisse les responsabilités, qui tire les conséquences des défaillances constatées, qui revoie les priorités, les méthodes de gestion et le choix des responsables. Une réponse qui montre que l’État ne se contente pas de réparer après chaque catastrophe, mais qu’il est capable de se remettre en question et de corriger ce qui, dans son fonctionnement même, permet à de telles situations de se produire.
Car lorsque plusieurs services essentiels vacillent en même temps et que la vie quotidienne d’une capitale est profondément perturbée, il ne s’agit plus seulement d’électricité, d’eau ou de carburant.
Il s’agit de gouvernance.
Et une crise de gouvernance ne peut pas être réglée par des techniciens seuls.
Elle appelle des décisions au sommet de l’État.
C’est désormais sur ces décisions, et non sur le seul retour du courant, que l’on pourra mesurer si le président a réellement pris conscience de l’ampleur de la crise.
La rédaction.
















