Lettre de Charles ONANA aux dirigeants camerounais et aux responsables de l’opposition

Le Cameroun traverse actuellement une crise majeure qui peut conduire à l’embrasement du pays si
elle n’est pas gérée avec toute l’intelligence nécessaire de la part du pouvoir et de l’opposition. C’est
la première fois depuis l’accession à l’indépendance que la contestation du pouvoir en place risque
d’entraîner le Cameroun, déjà en proie à l’insécurité, à la dérive.
Le régime en place depuis trente-six ans considère qu’un changement n’est pas nécessaire puisqu’il y
a la paix et la stabilité. Mais celles-ci sont désormais fortement menacées. L’opposition quant à elle
considère que c’est l’occasion où jamais d’accéder légitimement au pouvoir. Elle serait donc prête à
tout pour arracher l’alternance qui lui a toujours été refusée jusqu’ici. Le peuple, abandonné à son
triste sort, se trouve donc pris entre le marteau et l’enclume. Il attend avec une anxiété profonde
qu’un dénouement pacifique lui évite de sombrer dans la situation du Rwanda en 1994 où les
Camerounais viendraient à s’entre-tuer à la machette1
. Il craint aussi, à juste titre, de se retrouver
dans la situation d’un Soudan divisé où le Cameroun serait amputé de sa partie anglophone, dont les
revendications légitimes restent aujourd’hui sans réponse satisfaisante. Le peuple camerounais
retient son souffle car il redoute de vivre une crise post-électorale comme l’a connue la Côte d’Ivoire
où le pays serait aux prises avec une violence dévastatrice2
.
Pour avoir travailler minutieusement sur les crises du Rwanda, du Soudan et de la Côte d’Ivoire, je
ne saurais objectivement rester silencieux devant les dangers que court mon pays natal le
Cameroun. Je suis d’autant plus à l’aise pour m’exprimer que je n’ai jamais fait parti ni du pouvoir ni
de l’opposition. Je n’ai jamais bénéficié non plus des faveurs de l’un ni de l’autre. Je ne leur dois
donc rien. La seule chose qui me préoccupe aujourd’hui, comme des millions de Camerounais, c’est
de savoir si nous sommes capables de préserver ce pays de l’horreur que nous avons vue ailleurs,
notamment chez nos voisins immédiats de Centrafrique. Est-ce que le Cameroun pourra, dans les
jours et les mois à venir, servir de référence dans la gestion de cette crise politique et électorale pour
souder les Camerounais comme les patriotes Um nyobe, Félix Moumié , Ernest Ouandié, Ossendé
Afana et leurs camarades avaient tenté de le faire dans les années 50 ? Nul ne peut dire
objectivement que le Cameroun se porte bien. La jeunesse camerounaise est désespérée, la
corruption a atteint des sommets vertigineux, nos routes et nos hôpitaux sont devenus dangereux et
sources d’angoisses quotidiennes. Certains sont résignés et d’autres protestent, en vain.
Je n’ai pas la prétention ici de sermonner ni le pouvoir ni l’opposition car ils sont plus au fait de la
réalité du Cameroun que moi vivant à l’extérieur. Mais des Camerounais du pouvoir et de
l’opposition admettent et reconnaissent unanimement que le pays va mal. Ils sont aussi, je l’imagine,
pétris d’intelligence et, je crois, remplis d’amour pour leur pays et pour le peuple camerounais. Ce
que je leur dit c’est simplement de ne pas commettre l’erreur historique et fatale qui fera regretter
aux uns ou aux autres d’avoir livré le pays à la boucherie ou à la morgue car le risque est aujourd’hui
bien réel. En tant qu’écrivain et chercheur, je n’ai aucun pouvoir de décision. Je peux seulement me
permettre de suggérer. J’ai tout de même une certaine expérience et une certaine expertise des crises
politiques qui dégénèrent et se soldent par des milliers voire des millions de morts en Afrique.
Comme d’autres pays africains vivement écorchés (Mali, Côte d’Ivoire, Soudan, Rwanda,
RD Congo, RCA…), le Cameroun n’est pas à l’abri d’une brusque descente aux enfers. Il a, comme
d’autres, ses propres démons intérieurs qui menacent sa survie mais il a aussi ses rapaces extérieurs
qui attendent le moment opportun pour le jeter dans l’abîme.
Essayons donc, si nous le pouvons, de rester modestes et vigilants, pour ne pas rejoindre le cortège
des pays endoloris qui nous entourent et dont nous avons généreusement accueilli les populations.
Soyons bien conscients que le Cameroun et les Camerounais courent tous les risques si d’aventure la
conservation ou la recherche brutale du pouvoir passait avant l’amour du pays et des Camerounais,
si les intérêts personnels ou partisans primaient sur l’intérêt général et national.

Permettez-moi, sans prétention aucune, de vous faire partager le fruit de mon expérience sur le
Rwanda, le Soudan et la Côte d’Ivoire. Certains parmi vous ont certainement lu mes ouvrages,
d’autres pas. Peu importe. En 1994, le peuple rwandais a dû affronter la guerre, les massacres, suite
à l’assassinat du chef de l’État et du Premier ministre. Ceux qui n’avaient pas bien analysé les signes
précurseurs de cette crise ou qui n’avaient pas pris des mesures appropriées se sont réveillés trop
tard dans un pays à feu et à sang, hors de tout contrôle. Le peuple rwandais a payé extrêmement
cher cette crise.
Dans la guerre du Soudan, commencée en 1963
, lors de l’indépendance de ce pays, la contestation
des Soudanais du Sud n’a pas été traitée correctement par le pouvoir central et cela a conduit en
2011 à la partition de ce beau et grand pays, ce qui n’était ni le souhait du chef rebelle John Garang,
qui avait pourtant fait la guerre pendant vingt deux ans contre le régime de Khartoum ni celui des
autorités soudanaises. Le régime de Khartoum a finalement perdu le grand Soudan et en 2013, les
Soudanais du Sud, devenus indépendants, ont sombré dans la guerre civile et tous ceux qui les
avaient encouragés à créer leur État les regardent depuis s’entre-tuer ou vivre dans une misère
absolue.
Quant à la Côte d’Ivoire, la crise post-électorale de 2011 est arrivée à la suite d’un conflit armé larvé
depuis 2001. Traité avec complaisance par la communauté internationale, ce conflit a fait des
milliers de morts chez les Ivoiriens du Nord, du Sud, de l’Ouest et de l’Est. Jusqu’aujourd’hui, le
pays peine à panser ses plaies, à guérir ses blessures suite à la crise post-électorale et les Ivoiriens
ont du mal à revivre ensemble tel qu’ils vivaient auparavant. Voilà la réalité qui pend au nez des
Camerounais s’ils sont négligents, condescendants, complaisants ou inconséquents. Les ingrédients
du Rwanda, du Soudan et de la Côte d’Ivoire sont réunis au Cameroun pour le faire basculer dans
une nuit interminable. Il ne faut surtout pas croire que les Rwandais, les Soudanais et les Ivoiriens
sont moins avisés que les Camerounais ni que ces derniers sont si particuliers qu’il ne saurait rien
leur arriver de semblable. C’est l’occasion d’apprendre de l’expérience douloureuse des autres et
d’envisager la crise actuelle et sa résolution avec beaucoup d’humilité. Le Cameroun compte des
personnes très douées, très intelligentes et clairvoyantes aussi bien au sein du régime que dans
l’opposition pour faire triompher une alternance pacifique et nécessaire mais aussi une paix durable
et une unité nationale qui garantiront à tous les Camerounais une vie descente, digne et agréable.
J’ai appris de mon arrière grand-père que lorsqu’il y a un contentieux entre deux personnes, on
trouvera souvent quelque chose à reprocher à l’un et à l’autre, si ce n’est sur le fond ce sera sur la
forme. J’espère que nos responsables politiques (ceux du pouvoir et de l’opposition) trouveront la
solution à la crise actuelle et s’accorderont sur ce qui est au dessus d’eux et qui les transcende à
savoir : le Cameroun.

Charles ONANA
écrivain et chercheur
Auteur de :
-Al-Bashir -Darfour la contre-enquête
-Côte d’Ivoire le coup d’Etat
-Les secrets de la justice internationale

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