Par: Dr Vincent Nkong-Njock
Expert AIEA, Prix.
Nobel ( AIEA 2005)
Le débat énergétique camerounais reste encore largement dominé par l’urgence : combien de mégawatts manquent aujourd’hui, quelle centrale construire demain, comment réduire les délestages ? Ces questions sont nécessaires. Mais elles ne sont plus suffisantes.
Le véritable enjeu est désormais de déterminer quel système énergétique le Cameroun doit construire pour l’économie qu’il veut devenir dans trente ans. C’est un changement de perspective décisif. Un pays ne s’industrialise pas d’abord pour rechercher ensuite l’énergie nécessaire à son développement : l’expérience montre au contraire que la disponibilité préalable d’une énergie abondante, fiable et compétitive conditionne largement l’ampleur et le rythme de la transformation productive. Je propose de désigner ce principe par l’expression de « CAUSALITE ENERGETIQUE » : l’énergie n’est pas seulement une conséquence de la croissance ; elle est aussi l’une des conditions qui la rendent possible. J’en développerai les fondements dans un prochain ouvrage consacré aux conditions premières du développement.
Car l’énergie n’est pas un secteur parmi d’autres. Elle constitue l’un des socles de l’économie productive. Elle rend possible la transformation des minerais, l’irrigation, la production d’engrais, la sidérurgie, le ciment, le numérique, l’électrification des transports et l’émergence d’activités qui n’existent pas encore. Le Cameroun ne peut donc plus dimensionner son système électrique à partir de la seule demande présente. Il doit partir de l’ambition économique qu’il se fixe et poser d’abord la question essentielle : quelle puissance économique voulons-nous être à l’horizon 2055–2060 ?
Puis construire progressivement la masse critique énergétique capable de soutenir cette ambition.
L’HYDROELECTRICITE RESTERA UN PILIER. ELLE NE PEUT ETRE L’HORIZON UNIQUE
Le Cameroun dispose d’un avantage majeur : son potentiel hydroélectrique. Il faut continuer à le développer. Mais faire reposer l’essentiel du système électrique des prochaines décennies sur quelques bassins créerait une nouvelle dépendance. L’hydrologie varie, les régimes pluviométriques évoluent, les grands ouvrages sont longs et coûteux à construire et nécessitent des réseaux de transport importants. À cela s’ajoutent des arbitrages croissants entre énergie, agriculture, environnement et territoires. L’hydroélectricité doit rester une force. Elle ne doit pas devenir une fragilité.

LE THERMIQUE EST NECESSAIRE, MAIS NE PEUT ETRE UNE STRATEGIE DE LONG TERME
Le gaz apporte une puissance pilotable précieuse et peut accompagner la montée des renouvelables. Mais une industrialisation durablement dépendante du gaz ou des combustibles liquides resterait exposée aux prix internationaux, aux contraintes d’approvisionnement et, demain davantage encore, au coût du carbone. Le Cameroun en mesure déjà la vulnérabilité chaque fois que l’approvisionnement se tend ou que les prix s’envolent. Le thermique est un instrument d’équilibre ; il ne peut être la colonne vertébrale énergétique d’une génération.
LE SOLAIRE DOIT CROITRE FORTEMENT, MAIS IL NE FERA PAS TOUT
Le solaire peut profondément transformer l’électrification rurale, l’agriculture, les petites industries et les mini-réseaux. Associé au stockage, il prendra une place croissante dans le mix national. Mais une technologie indispensable n’est pas, à elle seule, un système électrique. Le solaire est intermittent. Plus sa part augmente, plus il faut renforcer les réseaux, développer le stockage et disposer de capacités pilotables capables de prendre le relais. Or une économie industrielle a besoin d’électricité à toute heure, toute l’année et pendant plusieurs décennies.
La question n’est donc pas de choisir entre hydroélectricité, solaire, gaz ou nucléaire. Elle est de construire la combinaison capable de fournir durablement au Cameroun une énergie abondante, pilotable, résiliente et compétitive.
C’est précisément dans cette perspective que le nucléaire doit être examiné.
POURQUOI LE NUCLEAIRE DOIT ENTRER DES MAINTENANT DANS LA REFLEXION
En parler aujourd’hui ne signifie pas décider aujourd’hui de construire une centrale. Il s’agit d’abord de préserver une option stratégique. Le nucléaire appartient au temps long. Institutions, compétences, sûreté, financement, réglementation, construction puis exploitation : plusieurs décennies peuvent séparer l’intention de la pleine capacité industrielle. Attendre que le besoin devienne évident, ce serait donc attendre trop tard.
Pour un pays qui veut transformer davantage ses ressources minières, accueillir des industries électro-intensives, développer le numérique et fournir une électricité fiable à une population plus nombreuse et plus productive, le nucléaire apporte une capacité que ni le solaire ni l’hydroélectricité ne garantissent seuls : une production importante, concentrée, pilotable, faiblement carbonée et disponible sur plusieurs générations.
Mais son intérêt dépasse les mégawatts.
Un programme nucléaire oblige à bâtir une autorité de sûreté crédible, former des ingénieurs et des scientifiques, renforcer les universités et la recherche, structurer des filières industrielles exigeantes, organiser des financements de long terme et diffuser une culture de responsabilité et de qualité.
Autrement dit, il contraint un pays à élever son niveau de complexité technologique, industrielle et institutionnelle. C’est en cela que le nucléaire peut devenir bien davantage qu’une centrale : une INFRASTRUCTURE DEVELOPPEMENTALISTE.
Il peut aussi conduire le Cameroun à mieux connaître et organiser ses ressources minières stratégiques, y compris l’uranium si son potentiel est confirmé, non dans une logique simplement extractive, mais dans une logique de connaissance géologique, de maîtrise des ressources, de compétences scientifiques et de souveraineté industrielle.
LA DECISION A PRENDRE AUJOURD’HUI
La question n’est donc pas : faut-il construire immédiatement une centrale nucléaire ? Elle serait prématurée. La vraie question est : le Cameroun veut-il se donner, dès aujourd’hui, la capacité de choisir souverainement son système énergétique de 2055–2060 ?
Si oui, il faut développer simultanément l’hydroélectricité, accélérer le solaire et l’électrification décentralisée, utiliser intelligemment le gaz, renforcer les réseaux et préparer méthodiquement l’option électronucléaire.
Il s’agit d’une logique de portefeuille, non de substitution. Aucune technologie ne doit devenir une religion énergétique. La souveraineté consiste précisément à ne dépendre ni d’une seule ressource, ni d’une seule technologie, ni d’un seul horizon temporel.
Le Cameroun doit réparer son système électrique actuel. Mais il doit surtout éviter de construire, pour les trente prochaines années, un système conçu seulement pour résoudre les problèmes des cinq prochaines.
Car les infrastructures énergétiques sont un capital stratégique intergénérationnel. Un barrage, une centrale, un réseau ou une filière scientifique décidés aujourd’hui détermineront encore, dans plusieurs décennies, ce que l’économie camerounaise pourra produire. L’énergie doit donc être pensée non plus seulement à l’échelle d’un plan directeur, d’un mandat ou d’une crise, mais à l’échelle d’une génération.
La question n’est finalement pas combien de mégawatts ajouter, quels réseaux de transport, de distribution, etc. construire …..
Elle est plus décisive : de quelle puissance énergétique le Cameroun aura-t-il besoin pour devenir la puissance économique qu’il souhaite être ?
















