Un artiste qui titille nos esprits et émeut nos cœurs.

Journaliste audiovisuel de longue date, passé par Yvelines Première et Direct8/Cnews, premier journaliste de la chaîne Vox-Africa, ancien correspondant de Gabon télévision en France, aujourd’hui, à du média JMTV+, Jacky Moiffo — plus connu sous le nom de Jacky M. — a récemment surpris le public français en passant de l’autre côté du micro. Natif de Yaoundé, il s’est fait connaître en 2024 avec le single J’adore Paris, un titre lumineux né dans le sillage des attentats de 2015, devenu un véritable hymne populaire, à la gloire de la capitale française. Cet homme, véritable couteau suisse, vient de sortir son premier album, Femme des Pyrénées, un projet intime où il rend hommage à son épouse Danièle, à ses enfants, et livre un regard tour à tour tendre et grave sur ses souvenirs et la société. Entre deux projets qu’il prépare et une chaîne YouTube où il continue de décrypter l’actualité, l’artiste a accepté de se confier à notre rédaction. Rencontre & échange.

Photo: Steve Lorcy
  • Jacky M., beaucoup te connaissent en tant que journaliste, réalisateur, documentariste et maintenant, on te découvre chanteur, quel est le point commun de toutes les casquettes que tu portes et que tu assumes fièrement ?

Je te remercie, Serges, pour cette interview qui intervient quelques jours seulement après la sortie de mon nouvel album, Femme des Pyrénées.

Le point commun entre mes deux casquettes – du moins celles que tu connais pour l’instant – est le partage. Que je sois journaliste ou chanteur, mon objectif est le même : transmettre, informer, susciter la réflexion et, parfois, éveiller les consciences.

Prenons l’exemple du huitième titre de l’album, « Noir, c’est vraiment noir ». J’y retrace, en chanson, les propos que certains philosophes des Lumières ont tenus sur l’Homme noir. C’est, à mes yeux, un véritable travail journalistique, simplement raconté avec la sensibilité et la force de la musique.

En ce sens, le journaliste nourrit le chanteur, et le chanteur prolonge le travail du journaliste. Les deux métiers se rejoignent dans une même démarche : raconter le réel, préserver la mémoire et partager une vision du monde. 

Photo: Steve Lorcy

Qu’est-ce qui t’a poussé, après des années de micro et de caméra côté journalisme, à passer de l’autre côté et à te lancer dans la chanson ?

Ce que le grand public ignore, c’est que j’ai commencé à chanter bien avant de devenir journaliste.

Des titres comme « Dora » ou « Danie, ma vie sans toi » ont été écrits au début des années 2000, à une époque où j’étais simplement animateur sur Radio Néo, à Paris.

En 2003, j’ai donné deux concerts dont l’intégralité des recettes a été reversée à l’association Téria, qui œuvrait en faveur des enfants du Burkina Faso.

Par la suite, j’ai volontairement mis entre parenthèses la chanson, mais aussi le cinéma, pour intégrer une école de journalisme. Je m’étais alors fait une promesse : revenir à la musique vingt ans plus tard. Cette promesse a été tenue en 2024 avec la sortie du single « J’adore Paris », prélude à une nouvelle aventure musicale qui se poursuit aujourd’hui avec l’album “Femme des Pyrénées”.

En réalité, la musique a toujours fait partie de ma vie. J’ai commencé à chanter au sein de la chorale de l’UCJG de Nkoldongo, dont je suis l’un des membres fondateurs. J’ai ensuite évolué dans un orchestre scolaire à Yaoundé, chanté dans les cabarets de cette même ville, puis à Libreville, au Gabon. Enfin, entre 2001 et 2005, j’ai été chanteur d’opérette à Bois-Colombes en France.

Si le journalisme est devenu mon métier, la musique, elle, n’a jamais cessé d’être ma première passion. Aujourd’hui, ces deux univers se rejoignent naturellement : l’un informe, l’autre émeut, mais tous deux racontent des histoires et donnent du sens au monde qui nous entoure.

Photo:Steve Lorcy
  • Tu as grandi entre le Cameroun et la France — en quoi ce double ancrage nourrit-il ton écriture ?

Pour moi, la seule véritable différence entre la France et le Cameroun réside dans l’environnement. Sur le plan culturel, je n’ai jamais eu le sentiment d’avoir quitté un pays pour un autre.

Alors que je n’avais que quatre ou cinq ans, mes parents avaient toutes les peines du monde à me mettre au lit le dimanche soir. Il m’était inconcevable de m’endormir sans avoir écouté le générique de l’émission diffusée après le journal de 20 heures sur Radio Cameroun, seul média radiophonique de l’époque. Ce générique n’était autre que la version instrumentale du célèbre « Pour un flirt » de Michel Delpech.

Mon enfance a ainsi été bercée par les chansons d’Alain Barrière, Mort Shuman, Nana Mouskouri, Tony Stefanidis ou encore Claude François, tout autant que par celles d’André-Marie Tala, Manu Dibango, Sam Fan Thomas, Moni Bilé, Toguy et de bien d’autres artistes africains.

Cette double influence explique sans doute pourquoi les cultures française et camerounaise, auxquelles s’ajoutent plus largement les cultures africaine et universelle, se sont imposées à moi avec une telle évidence. Elles ont façonné mon regard, mon oreille et, plus tard, mon écriture.

Je me souviens également avec émotion d’un autre rendez-vous radiophonique. Le dimanche matin, sur Radio Cameroun, j’attendais avec impatience le générique musical de l’émission, «The Dream Like Mine» de Donna Hightower. Cette mélodie résonne encore aujourd’hui comme l’un des souvenirs les plus marquants de mon enfance et témoigne de l’ouverture musicale qui me caractérisait déjà cette époque.

  • Parlons de ton album, “Femme des Pyrénées”.  Le titre de cet opus, est un hommage à Danièle, ton épouse originaire de l’Ariège. Comment as-tu trouvé la force de transformer ce deuil en chanson ?

Danièle est, jusqu’à ce jour, la femme qui m’a le plus inspiré. (Silence.)

Je n’ai jamais eu à chercher l’inspiration pour écrire cette chanson. D’ailleurs, c’est également vrai pour les autres titres de l’album. Elles ne sont pas le fruit d’un calcul ou d’une stratégie d’écriture : elles se sont imposées à moi, presque naturellement.

On parle souvent des « œuvres de l’esprit ». Pour ma part, je peux en témoigner : Femme des Pyrénées, comme les autres chansons que j’ai écrites, ne vient pas seulement de l’esprit, mais avant tout du cœur.

Mes chansons naissent des émotions, des rencontres, des souvenirs et des personnes qui traversent ma vie. Elles sont sans doute inspirées par celles et ceux qui y vivent ou qui y ont laissé une empreinte. J’écris avec sincérité, sans chercher à plaire ou à démontrer quoi que ce soit. Je laisse simplement parler ce que je ressens.

C’est peut-être cela, au fond, la véritable source de mon inspiration.

  • J’adore Paris est né dans le sillage des attentats de 2015 — comment cette chanson est-elle passée d’un cri de résilience à un véritable hymne populaire, presque associé aux JO 2024 ?

Le public, qui est à mes yeux le seul véritable juge et le seul critique qui compte, a spontanément qualifié « J’adore Paris » d’« hymne des Jeux olympiques ». Cette reconnaissance populaire m’a profondément touché.

En revanche, la chanson n’a pas été reprise ni mise en avant par les organisateurs de cet événement, pas plus que par la Ville de Paris. Pourtant, tous les collaborateurs directs d’Anne Hidalgo, y compris Madame la Maire elle-même, avaient reçu ce titre. J’insiste tout particulièrement sur son adjoint, Arnaud Ngatcha, dont l’attention avait été attirée par un ami que nous avons en commun. Je détiens d’ailleurs des captures d’écran attestant de cette démarche. Parmi les élus contactés, seul Jean-Luc Roméro-Michel a eu la délicatesse de réagir favorablement.

Au fond, l’essentiel était ailleurs. Mon ambition n’a jamais été d’obtenir une reconnaissance institutionnelle. À travers cette chanson, je souhaitais avant tout adresser un message d’espoir, encourager les Parisiens ainsi que tous les amoureux de la Ville Lumière à faire preuve de résilience et à ne jamais se détourner de cette ville d’amour qu’est Paris.

Si « J’adore Paris » a réussi à transmettre ce message auprès du public, alors elle a pleinement rempli sa mission.

  • Le titre « Mes Poussins » parle de tes enfants, Madi et Léti — qu’est-ce que la paternité t’a appris que le journalisme ne t’avait pas enseigné ?

L’inconnu qui se transforme en amour inconditionnel.

Cette chanson est une déclaration d’amour à mes deux enfants. Mais, au fond, elle pourrait être celle de tous les parents.

Comme je le chante, ils sont ce que j’ai fait de plus beau dans ma vie. À travers eux, une part de moi continuera d’exister lorsque je ne serai plus là. C’est sans doute l’une des plus belles formes d’immortalité qui soient.

Le journalisme est un métier que j’ai appris, avec ses techniques, ses exigences et sa rigueur. En revanche, je n’ai jamais eu besoin d’apprendre à aimer mes enfants. Cet amour s’est imposé à moi dès leur naissance, naturellement, instinctivement.

Je les aime profondément, sans condition et sans attendre quoi que ce soit en retour. C’est un amour qui ne se mesure ni au temps, ni à la distance, ni aux épreuves. Il existe, tout simplement.

C’est cet amour-là que j’ai voulu mettre en musique : un amour universel, celui qui unit un parent à ses enfants et qui demeure, quelles que soient les circonstances.

  • « C’est noir, c’est vraiment noir » tranche avec le reste de l’album —On y note de l’ironie… de la provocation et surtout, on y apprend beaucoup sur l’homme noir qui ne serait pas rentré suffisamment dans l’histoire… (lol)… quelle histoire ou quel constat cette chanson porte-t-elle ?

Cette chanson est née d’une blessure. Elle m’a été inspirée par une expérience de mépris que j’ai vécue en 2004 et que j’ai ressentie comme une manifestation de racisme.

À l’époque, j’effectuais un stage au sein d’une chaîne de télévision en région parisienne. Avec mon rédacteur en chef adjoint, nous nous étions rendus au cabinet d’un ministre de la République, sous Jacques Chirac, pour réaliser une interview. Après avoir franchi les contrôles de sécurité, comme l’ensemble des journalistes présents, nous attendions le début de l’entretien.

J’étais le seul noir, c’est alors que le ministre m’a désigné du doigt et m’a posé cette question :

« Vous, est-ce que vous êtes journaliste ? »

Cette interrogation m’a profondément marqué. Au cours de ma carrière, j’ai malheureusement été confronté à d’autres remarques ou attitudes du même genre dans l’exercice de mon métier.

Mon parcours nourrit également cette réflexion. En plus de vingt ans de journalisme, mon travail a été diffusé, sous différentes formes, par de nombreuses chaînes de télévision françaises et étrangères, notamment au Royaume-Uni, en Allemagne, en Pologne, au Canada, dans les pays du Maghreb et en Afrique subsaharienne. Pourtant, malgré cette expérience, je n’ai jamais obtenu, de ma propre initiative, un entretien d’embauche auprès d’une chaîne de télévision française.

Je ne prétends pas que cette seule réalité permette d’expliquer cette situation. En revanche, elle s’inscrit, à mes yeux, dans un ensemble d’expériences et de questionnements qui ont nourri l’écriture de cette chanson.

Au fil des années, d’autres événements, personnels ou observés, relatifs à la place de l’Homme noir dans nos sociétés sont venus alimenter cette réflexion. C’est l’ensemble de ce vécu qui a inspiré cette œuvre, avec l’espoir qu’elle invite chacun à s’interroger sur les préjugés, les discriminations et la dignité humaine.

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  • En réécoutant cet album plus d’une fois, je constate qu’il y a une vraie diversité de ton dans cet l’album, entre intime et sociétal — comment as-tu construit cet équilibre dans le tracklisting ?

            Les choses se sont faites très spontanément. Je n’y ai pas réfléchi. (Rires.)

Je dirais que cet album est tout simplement à l’image de ce que je suis.

Je ne me suis jamais demandé s’il fallait mêler chanson d’amour, engagement, souvenirs d’enfance, regard sur la société ou hommage à mes enfants. Tout cela fait partie de moi. Il était donc naturel que ces thèmes cohabitent au sein d’un même album.

Chaque chanson raconte une facette de mon histoire, de mes convictions, de mes rencontres ou de mes émotions.

Je ne cherche pas à entrer dans une case ou à répondre à un style prédéfini. J’écris ce que je ressens, je chante ce qui m’habite. Si les chansons sont différentes les unes des autres, c’est parce que la vie elle-même est faite de contrastes.

Au fond, cet album me ressemble : sincère et libre.

  • Musicalement, à qui ou à quoi penses-tu que ton style doit le plus ?

Ouh là… tu me poses une sacrée colle ! (Rires.)

On m’a fait des comparaisons auxquelles je ne m’attendais pas. Quelqu’un m’a confié qu’en m’écoutant, il avait eu l’impression d’entendre Jacques Higelin. Un autre m’a dit que « Femme des Pyrénées » lui rappelait Alain Souchon. Et une dame est même allée jusqu’à me comparer au Québécois Robert Charlebois… (Éclats de rire.)

J’avoue que ces remarques me touchent, car ce sont de grands artistes, chacun avec un univers bien à lui. Mais je ne cherche ni à leur ressembler, ni à m’inscrire dans leurs pas.

Pour ma part, je sais une seule chose : je chante. (Rires.) Je chante avec ce que je suis, avec mon histoire, mes influences, mes émotions et ma sensibilité. Si certains y retrouvent un peu d’Higelin, de Souchon, de Charlebois ou d’autres encore, c’est sans doute parce que la musique est faite de résonances et de souvenirs.

Au fond, la plus belle comparaison que l’on puisse me faire, c’est de me dire qu’en m’écoutant, on reconnaît simplement… Jacky M.

  • Revenons un instant sur le journaliste engagé que tu es. Tu as réalisé, il y a quelques années, un documentaire sur Charles Ntchoréréqu’est-ce qui te tenait à cœur dans cette histoire, et vois-tu un lien avec ta démarche d’artiste ?

 « Charles N’Tchoréré, un Africain face aux nazis », disponible sur JMTVPLUS.COM, fait naturellement écho aux nombreuses injustices infligées aux Hommes noirs qui ont inspiré l’écriture de « Noir, c’est vraiment noir ».

Comment ne pas être interpellé par le destin de Charles N’Tchoréré ? Officier d’origine gabonaise de l’armée française, il fut le tout premiers Africains à accéder au grade de capitaine. Fidèle à son engagement envers la France, il combattit jusqu’au sacrifice ultime. Son fils, Jean-Baptiste, donna lui aussi sa vie pour la France.

Pourtant, j’ai le sentiment que leur histoire demeure largement méconnue. Lorsque j’ai réalisé ce documentaire, j’ai découvert que de nombreuses zones d’ombre entouraient encore leur mémoire. En 2011, lors de mon tournage à Remiencourt, où repose Jean-Baptiste, celui-ci était présenté comme étant tchadien. Les recherches menées à cette occasion m’ont permis de rappeler et de faire connaître ses origines gabonaises.

J’ai également été frappé d’apprendre que la famille de Charles N’Tchoréré, au Gabon, notamment Françoise Oroki Ntchoréré, son unique sœur encore en vie jusqu’en 2013 que j’avais interviwer, indiquait n’avoir jamais été officiellement informée de son décès. Cette situation m’a profondément marqué.

À la suite de mon enquête, j’ai interpellé le président François Hollande afin d’attirer l’attention des autorités sur ces questions de mémoire et de reconnaissance. À ce jour, je n’ai pas obtenu la réponse que j’espérais.

C’est aussi à travers des destins comme celui de Charles N’Tchoréré que s’est nourrie l’inspiration de « Noir, c’est vraiment noir ». Cette chanson est aussi un appel à ne pas oublier celles et ceux dont l’histoire, malgré leur engagement et leur sacrifice, demeure trop souvent dans l’ombre.

  • Comment jongles-tu aujourd’hui entre ta chaîne YouTube, ton activité de journaliste et ta carrière de chanteur ?

Mes deux métiers sont avant tout des passions. C’est sans doute pour cette raison que, la plupart du temps, je n’ai pas réellement l’impression de travailler.

Cette passion rend les choses plus faciles, car elle me donne l’énergie et la motivation nécessaires pour avancer, créer et transmettre.

Mais il n’en demeure pas moins qu’un coup de main serait le bienvenu. Même lorsque l’on aime profondément ce que l’on fait, être accompagné permet de gagner du temps, d’aller plus loin et de donner davantage d’ampleur aux projets que l’on porte.

La passion donne l’élan, mais le soutien des autres permet parfois d’accélérer le chemin.

  • Pour cet album, y-a-t-il un titre que tu rêverais de voir repris en live par le public, façon hymne collectif ?

Sans aucun doute, et que je le veuille ou non, c’est « J’adore Paris ».

Cette chanson a pris une dimension particulière, elle a rencontré un public qui s’en est emparé et lui a donné une portée que je n’avais peut-être pas imaginée au départ.

Mais je citerais également « Élucubrations ». Ces deux chansons représentent deux facettes de mon univers : l’une porte un message d’amour et d’attachement à une ville, l’autre traduit une petite bouffonnerie ludique.

Au fond, ces titres ne m’appartiennent plus totalement. Une fois qu’une chanson est offerte au public, elle continue son propre chemin à travers celles et ceux qui l’écoutent et qui y trouvent un écho.

  • Quels sont tes projets pour la suite — nouvel album, nouveau documentaire, ou davantage de scène ?

                La promotion est évidemment une priorité, tout comme le retour sur scène.

            Mais le journalisme et l’art cohabitent en moi depuis toujours. Il m’est difficile de les   dissocier, car ils se nourrissent l’un l’autre. C’est un peu l’histoire de la poule et de   l’œuf :             lequel est arrivé en premier ? (grosses rires)

            Je dirais simplement que ces deux univers répondent à un même besoin chez moi :       raconter, transmettre, partager et provoquer une émotion ou une réflexion.

            Le journaliste observe et témoigne ; l’artiste ressent et exprime. Mais au fond, les        deux parlent de la même chose : l’humain.

  • Et pour finir, si tu étais un fruit, lequel serais-tu ?

Le melon mais pas au dessus de mon cou (grosses rires)

Par Serges Ngounga

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