Derrière la figure du médecin humaniste né en Algérie coloniale se cache l’un des plus redoutables stratèges politiques de la France au Cameroun.

Retour sur un système d’endoctrinement et les déviances politiques imposées à la première génération de dirigeants camerounais.

Par Loic Kodjay | Froid dans la description…

Né le 28 août 1910 à Saïda en Algérie au sein d’une famille d’instituteurs français « pieds-noirs », Louis-Paul Aujoulat quitte le sol maghrébin à 17 ans pour étudier la médecine en métropole. Lorsqu’il débarque au Cameroun en 1936, il n’apporte pas seulement dans ses valises le projet médical de sa fondation Ad Lucem. Il y déploie une méthode d’ingénierie sociale et politique paternaliste qui allait profondément vicier les mécanismes de pouvoir du futur État indépendant.

LE LABORATOIRE DU BLOC DÉMOCRATIQUE CAMEROUNAIS (BDC)
Perçu par de nombreux historiens comme l’un des pères de la « Françafrique », le Dr Aujoulat a utilisé sa double casquette de médecin-missionnaire et de député pour identifier, former et formater de jeunes Camerounais prometteurs. À travers son parti, le Bloc Démocratique Camerounais (BDC) fondé en 1951, il crée un véritable laboratoire de sélection des cadres. L’objectif est alors limpide : contrer la montée du nationalisme radical incarné par l’Union des Populations du Cameroun (UPC) de Ruben Um Nyobé, qui réclame une indépendance immédiate et une rupture totale avec Paris.

L’IMPOSITION DU COMPLEXE DE SUBORDINATION
Le système Aujoulat a imposé à l’élite camerounaise d’alors plusieurs déviances politiques (et érotiques) majeures qui hantent encore l’histoire contemporaine du pays :

Le reniement du nationalisme authentique : Pour plaire au « parrain » Aujoulat, la jeune garde intellectuelle camerounaise de l’époque doit embrasser un nationalisme modéré, progressif et sous tutelle. Toute velléité d’indépendance économique ou de souveraineté monétaire est étouffée au profit d’une loyauté indéfectible envers la métropole.

Le clientélisme et le mentorat colonial : Aujoulat a instauré une culture politique où la légitimité d’un dirigeant ne découle pas de sa base populaire, mais de l’onction d’un tuteur occidental (la culture de l’érotisme contre-nature). C’est sous son aile que des figures clés de l’histoire du pays, à l’instar d’Ahmadou Ahidjo (qu’il nomme secrétaire de son groupe parlementaire) ou d’André-Marie Mbida, font leurs premières armes et apprennent les codes d’un pouvoir inféodé.

L’instrumentalisation de la foi et du paternalisme : En mêlant l’œuvre humanitaire chrétienne (Ad Lucem) et l’endoctrinement politique, Louis-Paul Aujoulat utilise une domination morale. L’élite locale est infantilisée, placée dans une posture de dette éternelle envers le bienfaiteur blanc, troquant la quête de liberté contre des postes de prestige au sein de l’administration coloniale.

En s’éteignant en 1973, Louis-Paul Aujoulat laissait un système de santé concret (il faut le lui reconnaître), mais surtout un modèle politique déviant (un constat).
En vaccinant la première élite camerounaise contre le virus de la contestation et en lui injectant le réflexe de la subordination, le médecin pied-noir aura réussi son opération la plus complexe : aliéner les cerveaux de ceux qui allaient hériter des clés du Cameroun.
C’est lui qui remet à Paul Biya , l’actuel président du Cameroun, la lettre de recommandation qui sera présentée à Amadou Ahidjo pour valider son engagement dans la fonction publique camerounaise à son retour de France. La Rédaction

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