Comment relever le SMIG (Salaire Minimum Interprofessionnel Garanti) et revaloriser à la hausse la rémunération des travailleurs camerounais ?

 Les réseaux sociaux se sont enflâmes le mois dernier après la proposition de l’Honorable Joshua Osih de porter progressivement le salaire minimum garanti (SMIG), de 36270 Fcfa à 160000 Fcfa. S’exprimant à Mbouda, le chef-lieu du département des Bamboutos, le candidat investi du Social Democratic Front a la prochaine élection présidentielle a repris les propositions de son projet de loi dépose à l’assemblée nationale.

            S’il est élu chef de l’état, Joshua Osih envisage de réévaluer le SMIC par décret, selon les paliers ci-dessous contenu dans sa proposition de loi :

– Au 1er Avril 2015 à 60.000 FCFA ou 500 FCFA par heure, pour une durée de travail d’au moins 126 heures par mois.

– Au 1er Avril 2016 à 80.000 FCFA ou 600 FCFA par heure, pour une durée de travail d’au moins 126 heures par mois.

– Au 1er Avril 2017 à 100.000 FCFA ou 700 FCFA par heure, pour une durée de travail d’au moins de 126 heures par mois.

– Au 1er Avril 2018 à 120.000 FCFA ou 800 FCFA par heure, pour une durée de travail d’au moins de 126 heures par mois.

– Au 1er Avril 2019 à 140.000 FCFA ou 900 FCFA par heure, pour une durée de travail d’au moins 126 heures par mois.

– Au 1er Avril 2020 à 160.000 FCFA ou 1.000 FCFA par heure, pour une durée de travail d’au moins 126 heures par mois. ».

            L’homme politique ajoute « Il ressort de ce qui précède que, contrairement au SMIG actuel qui est un salaire horaire minimum forfaitaire fixé par le pouvoir politique, le SMIC tient compte non seulement de l’inflation mais également de la croissance de notre économie. En clair il permet aux plus démunis de voir leur pouvoir d’achat protégé lorsqu’ils participent à la construction nationale, et distribue équitablement les fruits de la croissance » et conclu « Le SMIC se présente ainsi comme un instrument de lutte contre la pauvreté, les inégalités et de relance de l’économie par la consommation parallèlement à la relance par l’offre à travers la stimulation de la production ».

            Le tableau ci-dessus montre que le salaire minimum au Cameroun est classe 12eme/18, entre le Maroc premier avec (137095 Fcfa) et la Mauritanie dernier avec (30000 Fcfa). La proposition de loi du députe Osih pose globalement le problème de la revalorisation et une meilleure rémunération des travailleurs camerounais, surtout de l’emploi peut qualifie.

            Dans le journal du Cameroun (Parution du 17.07.2014) le ministre du travail et de la sécurité sociale expose les raisons du rejet de la proposition de loi. Grégoire Owona explique qu’il a fallu prendre en compte les intérêts d’entreprises comme la Société Sucrière du Cameroun (Sosucam) ou la Cameroon Développent Corporation (CDC). La CDC, deuxième plus grand employeur au Cameroun après l’Etat, devra majorer les charges de personnel sur son effectif de plus de 22.000 employés. 1000 FCFA ajoutés correspondent à 22 millions de FCFA de plus à chercher dans le budget par mois.

Pour le ministre, le décret du Premier ministre No 2014/2217 /PM du 24 Juillet 2014 portant revalorisation du Salaire Minimum Interprofessionnel Garanti désormais fixe a 36270 Fcfa, permet de préserver la compétitivité des entreprises.

Tirer les enseignements des erreurs précédentes.

 J’encourage les camerounais à acheter et lire l’excellent ouvrage de Paul John Tedga « Entreprises Publiques, Etat et Crise au Cameroun : Faillite d’un système » publie aux Editions L’Harmattan (1 janvier 1990). L’auteur explique en détail l’impact négatif de la hausse des salaires sur l’économie camerounaise pendant les années 1980.

Paul Biya devient Chef d’Etatet commande un audit général de notre économie, afin d’accélérer le développement de notre pays. Parmi ces mesures figurent l’audit des entreprises du portefeuille de la SNI (Société Nationale d’Investissement).Les économistes qui l’entourent recommandent non pas la hausse des salaires, mais l’utilisation des réserves disponibles à la Banque Centrale,à l’étranger pour la modernisation des entreprises industrielles parapubliques et privées.Le constat de nos économistes est simple : les équipements de nos usines sont vieux(15 à 20 ans) et obsolètes. Le personnel est vieillissant,le rendement et la productivité horaire de nos usines sont presque nulle. En plus l’offre de nos usines ne crée aucune valeur ajoutée réelle.A vrai dire, nos industries s’en sortent grâce aux subventions et aides de l’état.

Pour résoudre ce problème, les économistes recommandent au chef de l’état, un grand plan de modernisation de nos usines. Cela veut dire la mise en place de la démarche qualité, le rajeunissement des effectifs, la formation professionnelle interne, et la modernisation du « process » de production, la signature de partenariat stratégique (exemple : CDC et DEL MONTE), l’acquisition des machines et équipements neuf. L’application de ces mesures permettaient à nos usines de proposer au marché domestique camerounais une offre compétitive par rapport aux importations, de créer de la valeur ajoutée, d’augmenter les rendements, donc engranger les gains de productivité. L’état aurait créé les conditions favorables d’une l’augmentation sensible de la rémunération des travailleurs camerounais.

Au lieu de cela, Paul Biya va revaloriser les salaires et le traitement des agents de l’état (salaire de base, prime de logement, grosses cylindres comme véhicules administratif, …) au détriment de la modernisation de nos usines. Ici, la variable d’ajustement ce sont les revenus d’exportation des matières premières qui permettent de maintenir les balances commerciale et de paiement équilibrées, et de subventionner les entreprises industrielles qui sont déficitaires ou tournent à perte, payer les salaires des fonctionnaires.

Le diagramme ci-dessus expose la chute vertigineuse du cours du pétrole brut négocie en dollar pendant la période 1981 à 1988 (Source Census Bureau).Les cours de tous les principaux produits d’exportation vont baisser (cacao, café, coton, pétrole brut…) et assécher nos finances publiques. L’état camerounais supprime les subventions aux entreprises publiques,tente de « moderniser » nos usines. Il est trop tard.Arrive la Banque Mondiale et le Fond Monétaire International, qui imposent les privatisations et liquidations de nos entreprises parapubliques et la « coupe dans les fameux salaires des fonctionnaires » finances en réalité par les revenus d’exportation.Donc retour à la case de départ.

La revalorisation du revenu de la population active du Cameroun.

 Selon l’Institut National de la Statistique (2013), moins d’un million de travailleurs camerounais ont un bulletin de paie déclarée à la direction nationale des impôts et immatriculée a la Caisse Nationale de Prévoyance Sociale Ces chiffres se rapprochent de ceux de la Caisse Nationale de Prévoyance Sociale dans le tableau ci-dessous.

L’annuaire statistique de la Caisse Nationale de Prévoyance Sociale édition de l’année 2014 indique que 753.993 travailleurs étaient immatriculés, donc avaient un emploi décent. Le reste sont des entrepreneurs individuels ou encore ont une occupation. Sur le marche du travail au Cameroun, l’offre est faible et la demande très élevée. Le déséquilibre entre l’offre et la demande explique la tendance baissière ou la stagnation des salaires. Pour l’inverser il faut baisser massivement le chômage et/ou améliorer la qualification des travailleurs camerounais. Si notre économie créée sur une décennie et de façon continue plusieurs milliers d’emplois chaque année dans le secteur productif, globalement les salaires augmenteront.

Pour créer les emplois, l’état camerounais doit stimuler l’investissement dans les secteurs ou le déficit local est important : production agricole vivrière, pêche et élevage, agro-industrie, génie logiciel, technologie de l’information et de la communication…

Tout biens ou services importes est une perte d’emplois pour notre économie, a l’inverse, une création d’emplois dans les pays étranger. Une industrialisation massive dans les secteurs d’activités ou nous dépendons de l’importation est urgent : transformation des céréales, fabrication des médicaments, industrie chimique, produits de la mer, matériaux de construction. (Source INS)

Pour encourager les entreprises camerounaises à augmenter les salaires, la puissance publique doit créer des incitations en vue de la formation et l’insertion professionnelle des travailleurs peu qualifiés. Dans une entreprise de logistique par exemple, lorsqu’un manutentionnaire a la possibilité de suivre une formation interne pour devenir conducteur d’engin, cela entraîne automatiquement une revalorisation de sa rémunération à la hausse. Il en est de même pour une caissière de banque qui peut devenir gestionnaire de compte et plus tard conseiller en gestion de patrimoine.

L’augmentation des salaires est une répartition des gains de productivité.

 Pour l’économie camerounaise, la hausse des salaires doit être précédé par une modernisation des techniques et de l’outil de production industriel, agricole, et/ou des services. L’acquisition des équipements neuf permet de créer de la valeur ajoutée plus facilement, mais surtout, engranger les gains de productivité. En économie, le paiement d’un supplément de salaire doit être une répartition du surplus de gain de productivité engrange par l’entreprise.

La modernisation de nos usines permettrait également à nos entreprises d’être plus compétitive, rentable, donc proposer aux travailleurs de meilleures de salaires.

A titre d’exemple, comparons la production industrielle de la SOSUCAM S.A du Cameroun et COPERSUCAR S.A du Brésil. L’activité principale de ces entreprises est la culture et la transformation de la canne à sucre. La SOSUCAM utilise un matériel vétuste et des techniques de production obsolète. Elle a une production dite « Uni-produit » donc peu élaborée, puisqu’elle transforme la canne pour produire uniquement du sucre.

A l’inverse, son concurrent brésilien COPERSUCAR a une production dite « Multi-produit » donc diversifiée. A partir de la transformation de la canne à sucre, COPERSUCAR produit du sucre, de l’éthanol, du rhum, de l’alimentation pour le bétail, du papier, de l’électricité, des engrais biologiques. L’entreprise brésilienne réalise des économies d’échelle par rapport a son conçurent camerounais.

SOSUCAM produit environ 58 tonnes de canne à sucre par hectare (Source : www.somdiaa.com/groupe/filiales/sosucam) lorsque son concurrent brésilien COPERSUCAR produit 280 tonnes à l’hectare (http://agribusiness.purdue.edu/files/resources/copersucar-case-study-2013.pdf). A partir d’une tonne de canne à sucre, la société brésilienne peut produire 70 à 80 litres d’éthanol ou 140 kilogrammes de sucre ainsi que 300 kilowatt heures d’électricité contre 11 kilogrammes de sucre uniquement pour la SOSUCAM. La différence se situe dans l’outil neuf, les techniques modernes de production qui permettent à engranger des gains de productivité et créer la valeur ajoutée.L’entreprise brésilienne peut donc proposer à ses travailleurs, même ceux des plantations, une grille de salaires bien plus élevée que celle de la vieille et moribonde SOSUCAM. Par conséquent, le SMIC de COPERSUCAR sera supérieur a celui de la SOSUCAM.

En économie, la productivité mesure la performance de l’outil de production, ou encore la quantité de biens (en valeur) produit pour une heure de travail. A titre d’exemple, la Société Camerounaise de Raffinage Maya (SCR MAYA) réalise un chiffre d’affaires hors taxes de 36 milliards de FCFA, avec un effectif de 650 travailleurs (Source INS). Son concurrent espagnol Casa Kiriko SA qui a une production mieux élaborée, un outil de production moderne et neuf réalise le même chiffre d’affaires avec seulement 60 employés (Source annuaire Kompass).

 Afin de mettre en évidence la faiblesse de la productivité des industries camerounaises, prenons comme hypothèse que dans chacune des usines un salarié travaille 3000 heures en moyenne par an.Le salarié de SCR MAYA produit environ 18500 Fcfa de biens par heure de travail (36 milliards/3000 heures/650 employés), contre 200000 Fcfa de biens par heure pour son concurrent espagnol (36 milliards/3000 heures/60 employés). La performance horaire d’un salarie de CASA KIRIKO est égale à 11 fois celle de son concurrent camerounais. Voilà qui explique en partie l’écart structurel dans la rémunération des salaries entre notre économie et celle des pays industrialisés.Si la direction de chacune des entreprises de notre échantillon décide que le SMIC mensuel correspondra a deux heures de production : SCR MAYA paiera 37000 Fcfa (18500 Fcfa x 2 heures) alors que CASA KIRIKO versera 400000 Fcfa (200000 Fcfa x 2 heures).

L’exemple ci-dessus montre qu’une productivité élevée offre la capacité a une entreprise industrielle de proposer à ses employés des salaires élevés par rapport a la concurrence sans courir le risque de faillite. L’état peut aussi légiférer sur l’augmentation du salaire minimum sans craindre un ralentissement de la croissance économique. Puisque les gains de productivité ne s’engrangent pas dans chaque secteur d’activité au même niveau, le dialogue social entre les chefs d’entreprises et les syndicats permettront de revaloriser les salaires à la hausse par branche.

La question de la revalorisation du salaire des travailleurs camerounais doit être abordée sans émotion. Elle doit se faire en conciliant l’efficacité économique et la justice sociale, c’est à dire une équitable répartition de la richesse produite, en préservant la rentabilité de l’entreprise.

Elisée Yonta

Analyste Financier – Économiste.

 

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