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Par JP BEKOLO
Thélyson Orélien doit poursuivre son éditeur en justice. Non pas seulement pour défendre sa réputation, mais pour provoquer un procès historique : celui de l’intelligence artificielle dans la création littéraire.
Depuis toujours, les maisons d’édition emploient des correcteurs, des réviseurs, des conseillers littéraires, des réécrivains et parfois de véritables « nègres » littéraires. Ces petites mains corrigent, reformulent, restructurent, réécrivent parfois des passages entiers. Les éditeurs le savent mieux que personne : un livre n’est pas nécessairement le produit d’une seule main.
Et personne n’a jamais songé à retirer systématiquement à un écrivain sa qualité d’auteur parce que son manuscrit est passé entre les mains d’un correcteur.
Mais voilà qu’une intelligence artificielle accomplit certaines de ces mêmes opérations et que surgit soudain une nouvelle morale de la création. L’écrivain devrait désormais prouver qu’il a écrit seul, sans assistance, sans machine, comme si la littérature avait toujours été une activité solitaire et immaculée.
Alors faisons le procès de l’IA !
Que la justice nous dise ce qu’est exactement l’intelligence artificielle dans le processus de création. Un outil ? Un assistant ? Un correcteur ? Un réécrivain ? Un coauteur ? À partir de quel degré d’intervention cesse-t-on d’être l’auteur de son œuvre ?
Si un éditeur peut faire réécrire un manuscrit par un correcteur humain, pourquoi un écrivain ne pourrait-il pas solliciter une machine pour effectuer un travail comparable ? Et si la différence est fondamentale, qu’on nous l’explique juridiquement plutôt que de prononcer des condamnations morales.
Car derrière cette affaire se cache une question bien plus ancienne : qui a le droit d’être reconnu comme auteur ?
Et c’est ici que le procès de l’IA risque de devenir le procès du Nègre.
Le mot doit être entendu dans ses deux sens.
D’abord le « nègre » littéraire, celui qui écrit dans l’ombre pour qu’un autre signe et recueille la reconnaissance. Une pratique ancienne, parfaitement intégrée à l’industrie du livre, dont personne ne semble s’indigner avec la même vigueur.
Ensuite le Nègre de l’histoire coloniale, celui dont on a longtemps nié l’intelligence, la créativité, la capacité à produire une pensée originale. Celui dont l’œuvre devait toujours être suspectée d’avoir été inspirée, corrigée ou fabriquée par quelqu’un d’autre.
Voilà pourquoi le traitement réservé à Thélyson Orélien mérite d’être interrogé jusque dans sa dimension raciale. Assiste-t-on à l’application impartiale de principes éditoriaux ou à une mise au pilori dont il faut examiner les ressorts discriminatoires ?
Le lynchage médiatique d’un écrivain noir au nom de l’authenticité de son écriture ne saurait tenir lieu de débat sur l’intelligence artificielle.
Et ce débat dépasse largement la littérature.
Au cinéma, un réalisateur travaille avec des scénaristes, des chefs opérateurs, des monteurs, des étalonneurs, des techniciens des effets spéciaux. Personne ne lui demande d’avoir personnellement fabriqué chaque image pour lui reconnaître une œuvre. La création est aussi un art de la direction, du choix, de l’assemblage et de la transformation.
Pourquoi faudrait-il refuser à l’écrivain ce que l’on reconnaît au cinéaste ?
L’arrivée de l’IA ne pose donc pas seulement la question de savoir si une machine peut écrire. Elle nous oblige à nous demander ce que signifie écrire, créer, inventer, signer.
Et surtout, qui détient le pouvoir de décider qu’une œuvre est légitime.
Il faut sortir cette affaire des tribunaux improvisés des réseaux sociaux et des rédactions pour la porter, si les fondements juridiques le permettent, devant une véritable juridiction.
Que les éditeurs exposent leurs pratiques. Que les auteurs expliquent leurs méthodes. Que les correcteurs et les réécrivains témoignent de leur travail invisible. Que les spécialistes de l’intelligence artificielle expliquent ce que font réellement ces machines.
Et que la justice tranche les questions de droit que cette révolution technologique soulève.
Car le danger serait que les mêmes industries qui ont toujours utilisé des travailleurs invisibles pour fabriquer leurs œuvres se découvrent soudain une passion pour la pureté de la création au moment où les écrivains disposent eux-mêmes de nouveaux outils.
Le procès de Thélyson Orélien pourrait devenir le procès de l’IA. Mais il pourrait aussi révéler que, derrière le procès de la machine, c’est encore le procès du Nègre que l’on instruit.
Et cette fois, il faudrait que ce soit aussi le procès de ceux qui prétendent le juger.
















