(Histoire)
Soixante et onze ans après les massacres de mai 1955, les blessures ne sont pas totalement refermées. Les survivants ont disparu pour la plupart, les témoins se font rares et les lieux ont changé de visage. Pourtant, les questions demeurent. Que s’est-il réellement passé ? Combien de Kamerunais ont perdu la vie ? Pourquoi cette tragédie occupe-t-elle une place si discrète dans notre mémoire collective ? À travers cette série, nous avons tenté de revisiter une page douloureuse de notre histoire. Mais la mémoire n’est pas seulement un regard sur le passé. Elle est aussi une responsabilité pour le présent.
Le premier crime : tuer les hommes
Entre le 22 et le 30 mai 1955, des milliers de Kamerunais furent confrontés à une violence d’une ampleur exceptionnelle. Les manifestations furent réprimées. Les quartiers furent quadrillés.
Les permanences de l’UPC furent détruites. Des villages furent frappés. Des familles furent décimées. Pour les victimes, la sanction fut immédiate. Pour leurs proches, le deuil fut souvent impossible.
Beaucoup ne connurent jamais le sort exact des disparus. Beaucoup n’obtinrent jamais justice. Comme dans toutes les tragédies collectives, les morts furent les premiers à payer le prix des affrontements politiques. Mais ils ne furent pas les seuls.
Le deuxième crime : effacer la mémoire
L’Histoire nous enseigne qu’après la violence vient souvent une autre bataille : celle du récit. Les victimes réclament la vérité. Les responsables cherchent parfois l’oubli.
Les générations suivantes héritent alors de mémoires incomplètes, contradictoires ou fragmentées.Mai 1955 n’échappe pas à cette règle. Pendant longtemps, ces événements furent réduits à de simples troubles à l’ordre public, à des émeutes ou à des incidents politiques.
Pourtant, derrière ces mots administratifs se cachent des vies humaines, des familles brisées et une répression dont l’ampleur continue de faire débat. «Un peuple ne grandit pas en oubliant son passé, mais en ayant le courage de le regarder en face.»
Reconnaître une tragédie n’est pas rouvrir les blessures. C’est empêcher qu’elles soient niées.
Une leçon sur le pouvoir
Les événements de mai 1955 nous rappellent également une vérité universelle. Lorsqu’un pouvoir refuse d’entendre les revendications politiques et choisit de répondre par la force, il prépare souvent des crises plus profondes encore. L’interdiction de l’UPC n’a pas mis fin aux aspirations nationalistes. La répression n’a pas éteint la revendication d’indépendance. La violence n’a pas produit la paix. Elle a simplement déplacé le conflit. Vers la clandestinité. Vers l’exil. Vers le maquis.
L’histoire du Kamerun nous montre ainsi que les solutions durables naissent rarement des fusils. Elles naissent davantage du dialogue, de la justice et de la reconnaissance mutuelle.
Une leçon pour les citoyens
Mais cette histoire ne parle pas seulement des gouvernants. Elle parle aussi des peuples. Des hommes et des femmes ordinaires qui, à un moment donné, ont estimé que leur dignité méritait d’être défendue. On peut partager ou non leurs méthodes. On peut discuter leurs stratégies. On peut débattre de leurs choix.
Mais une chose demeure incontestable : ils ont refusé l’indifférence. Ils ont considéré que l’avenir de leur pays méritait engagement, sacrifice et courage. Et cette exigence citoyenne reste actuelle.
Car aucune démocratie ne se construit avec des spectateurs. Elle se construit avec des citoyens informés, responsables et capables de participer au destin collectif. «L’avenir appartient rarement à ceux qui attendent. Il appartient davantage à ceux qui s’engagent.»
Réconcilier le Kamerun avec son histoire
La véritable commémoration ne consiste pas seulement à déposer des gerbes ou à prononcer des discours. Elle consiste à transmettre. À enseigner. À documenter.
À débattre. À permettre aux nouvelles générations de connaître les événements qui ont façonné leur pays. Le Kamerun ne manque ni d’héroïsme ni de sacrifices dans son histoire. Il manque parfois de conversations sereines sur cette histoire. Or une nation solide ne se construit pas sur l’amnésie.
Elle se construit sur la connaissance de son parcours, de ses grandeurs comme de ses tragédies.
Les martyrs de mai 55 nous parlent
Les morts de mai 1955 ne demandent ni vengeance ni revanche. Le temps a fait son œuvre. Les générations ont changé. Les acteurs ont disparu. Mais ils réclament encore quelque chose d’essentiel : la vérité et la mémoire.
Car un peuple qui oublie ses morts finit souvent par oublier les raisons pour lesquelles ils sont tombés. Et lorsqu’une nation cesse de transmettre son histoire, elle risque de perdre une partie de son âme.
Soixante et onze ans plus tard, le meilleur hommage que nous puissions rendre aux victimes de mai 1955 n’est peut-être pas de pleurer sur leur destin. C’est de continuer à poser les questions qu’elles nous ont léguées :
Comment préserver la dignité humaine face à l’arbitraire ? Comment résoudre les conflits sans violence ? Comment construire une nation qui n’ait plus peur de son propre passé ?
Tant que ces questions resteront ouvertes, Mai 1955 ne relèvera pas seulement de l’Histoire. Il continuera de nous parler au présent. Et nous, chroniqueur de circonstance, nous avons fait dialoguer l’histoire et le présent pour transmettre sa mémoire et nourrir le débat public.
Comme le disait souvent Ruben Um Nyobè : «L’histoire est le meilleur tribunal des peuples.»
Une chronique de Hilaire NGOUALEU HAMEKOUE
















