(écrits)
Né dans les tourments de l’ère coloniale, le mythique Tortue Football Club de Bafang ne s’est pas contenté de marquer l’histoire du ballon rond camerounais. Fondé par la figure nationaliste Jean Mbouendé, ce club — ancêtre de l’actuel Unisport du Haut-Nkam — a été un formidable vecteur d’émulation populaire et de résistance face à l’oppression. Récit d’une épopée où le sport et la politique ne faisaient qu’un.
L’histoire du football camerounais s’écrit souvent à l’encre des combats pour la liberté. Au cœur de cette mémoire collective, le Tortue Football Club de Bafang occupe une place de choix. Fondé en 1952, ce club historique demeure célèbre pour avoir été la rampe de lancement de l’Unisport du Haut-Nkam, né le 2 octobre 1959 d’une fusion historique entre le Tortue FC, le Jupiter FC et le Génie FC (Union de la mission catholique), sous l’impulsion d’Antoine Kouenkam. Mais derrière les crampons et la ferveur des gradins se cache une tout autre trajectoire : celle d’un bastion de la dignité africaine.
Jean Mbouendé : le maire bâtisseur et l’esprit de l’UPC
Pour comprendre la genèse du Tortue FC, il faut se plonger dans le destin hors norme de son fondateur, Jean Mbouendé. Né vers 1890 et disparu en 2004 à l’âge patriarcal de 114 ans, cet homme est un monument du nationalisme camerounais. Résistant de la première heure, il défie le régime colonial français en revendiquant haut et fort le droit des Africains à cultiver le café. Compagnon de route du leader historique Ruben Um Nyobè, c’est lui qui implante en 1948 le tout premier comité central de l’Union des populations du Cameroun (UPC) à Bafang.

Traqué par l’armée coloniale, contraint de vivre clandestinement pendant cinq ans dans les plantations de Kekem, Jean Mbouendé n’abdiquera jamais. En avril 1961, il entre définitivement dans les annales en devenant le premier maire élu de la commune de plein exercice de Bafang. Un édile visionnaire qui, armé de son seul bâton de commandement, dessine les plans et les artères de la cité moderne. C’est cette même vision, habitée par le besoin thérapeutique de redonner de la joie et de la cohésion à un peuple traumatisé par la guerre, qui le pousse à chausser la jeunesse locale en créant le Tortue FC.
Antoine Kouenkam, le gardien du temple sportif
Dans cette aventure, Jean Mbouendé s’appuie sur les forces vives de la subdivision de Bafang. Son lieutenant le plus précieux sera Antoine Kouenkam, véritable légende locale et pionnier de la toute première sélection nationale du Cameroun en 1950.
Kouenkam sera l’artisan de la transition et le bras droit athlétique du projet. Lorsque la répression coloniale s’abat sur Jean Mbouendé en 1955 — marquée par l’incendie criminel de sa concession par les troupes françaises —, Kouenkam reprend le flambeau au milieu de la tempête. Tandis que le fondateur se terre à Kekem, il maintient à bout de bras l’héritage du Tortue FC, préservant l’esprit de l’équipe jusqu’au grand rassemblement de 1959 qui donnera naissance à l’Unisport. Le club bénéficie alors d’une synergie unique : l’émulation sportive partagée avec les rivaux fraternels du Jupiter FC et du Génie FC, couplée au soutien logistique et idéologique du réseau clandestin de l’UPC.
Djomo Isaac : de l’amitié intime au piège de 1955
L’épopée du Tortue FC recèle aussi sa part d’ombre et de tragédie, incarnée par le parcours sinueux de Djomo Isaac. Cet ancien instituteur et intellectuel influent de Bafang aura été le témoen et l’acteur des heures les plus sombres de la ville.
Au départ, Djomo Isaac fait partie du premier cercle de Jean Mbouendé. Ami intime du fondateur, il met ses compétences au service de l’animation culturelle et sociale de la jeunesse qui gravite autour du club. Mais le 29 mai 1955, lors des massacres qui ensanglantent le pays, l’histoire bascule. L’armée coloniale, appuyée par des chefs traditionnels ralliés au Bloc Bamiléké, encercle la concession de Jean Mbouendé pour le neutraliser.
Pour forcer le leader upéciste à sortir, les assaillants utilisent Djomo Isaac comme appât. C’est lui qui s’avance vers la demeure, décline son identité à haute voix, exploitant son statut d’ami intime pour inciter Mbouendé à ouvrir la porte et le livrer à ses bourreaux. Par miracle, le fondateur flaire le piège, s’échappe de justesse et gagne le maquis de Kekem.
Le verdict de l’histoire et des urnes tombera quelques années plus tard, après l’Indépendance. En avril 1961, les deux rivaux s’affrontent par listes interposées lors des premières élections municipales de Bafang. La légitimité populaire choisit son camp : Jean Mbouendé écrase le scrutin avec 15 voix au conseil municipal, reléguant son ancien camarade à la seconde place avec 10 suffrages.
Le football comme modèle de combat politique
Toute sa vie, Jean Mbouendé sera resté fidèle à une ligne directrice : la non-violence. Refusant de s’affilier aux factions armées de la révolution (CNO, SNDK, ALNK), il croyait fermement au pouvoir de la mobilisation générale et pacifique. Pour ce stratège de l’ombre, le Tortue FC n’était pas un simple divertissement dominical. C’était un laboratoire social, un symbole de résilience et, en fin de compte, son plus beau modèle politique.
Clément W. Mbouendeu
Gardien de la Mémoire de Jean Mbouendé
















