(écrit)
Yaoundé, Lagos, Syrte : chronique d’une ambition panafricaine interrompue en 2011
INTRODUCTION : LE RÊVE D’UNE MONNAIE CONTINENTALE
Six mois avant son assassinat en octobre 2011, Mouammar Kadhafi portait un projet qui hantait les chancelleries : sortir l’Afrique du système dollar. L’idée était radicale dans sa simplicité. Créer un dinar africain adossé à l’or, instituer un Fonds Monétaire Africain à Yaoundé pour financer le développement sans le FMI, et installer une Banque Centrale Africaine à Lagos pour émettre la nouvelle monnaie. Trois institutions, une ambition : transférer le centre de gravité
monétaire de Washington vers le continent. Le projet fut tué dans l’œuf. Mais l’équation qu’il posait demeure.
I. L’ARCHITECTURE DU PLAN : YAOUNDÉ, LAGOS, SYRTE
- Le Dinar-Or : une monnaie-matière
Le dinar africain ne devait pas être un simple billet. Kadhafi proposait un étalon-or. La Libye détenait alors 144 tonnes d’or, l’une des plus grandes réserves du continent. L’idée : gager la nouvelle monnaie sur l’or et les matières premières africaines — pétrole, cacao, coltan — pour lui donner une valeur intrinsèque. Objectif affiché : facturer le pétrole africain en dinar-or et non plus en dollar, mettant fin au « privilège exorbitant » américain décrit par Giscard. - Le Fonds Monétaire Africain à Yaoundé
Pourquoi Yaoundé ? Position centrale, bilinguisme, stabilité institutionnelle à l’époque. Le FMA devait remplacer le FMI pour les pays africains. Doté de 42 milliards de dollars, issus des excédents pétroliers libyens et nigérians, il aurait prêté sans conditionnalités de type PAS. Sa doctrine : financer les infrastructures, pas ajuster les salaires. C’était l’arme de la déconnexion. - La Banque Centrale Africaine à Lagos
Lagos, poumon financier de la CEDEAO, devait abriter l’institut d’émission. Sa mission : gérer les réserves, fixer le taux directeur continental, organiser la compensation entre pays membres. Avec Lagos comme Francfort africain, le Nigeria devenait l’ancre politique du projet, la Libye l’ancre financière.
II. LA MENACE STRATÉGIQUE : POURQUOI CE PROJET DÉRANGEAIT
- Le pétrole hors-dollar : 60% des réserves de change mondiales sont en dollars car le pétrole se vend en dollars. Un dinar-or pétrolier casse le recyclage des pétrodollars. Moins de demande de dollar = taux d’intérêt US plus élevés, dette américaine plus chère.
- La fin du CFA par capillarité : Un FMA à Yaoundé rendait caduque la tutelle du Trésor français sur les 14 pays CFA. Pourquoi déposer 50% de ses réserves à Paris si Yaoundé offre la garantie-or et des prêts sans PAS ?
- L’unité africaine par la monnaie : Kadhafi avait compris Jean Monnet. L’Europe s’est faite par le charbon et l’acier, puis par l’euro. L’Afrique devait se faire par l’or et le dinar. Une monnaie commune impose une politique commune. C’était le fédéralisme par la finance. III. L’AVORTEMENT : CHRONOLOGIE D’UNE CHUTE
Mars 2011 : Kadhafi évoque publiquement le dinar-or au sommet de l’UA. Il propose aux pays pétroliers africains de le rejoindre.
17 mars 2011 : Résolution 1973 de l’ONU, zone d’exclusion aérienne en Libye.
19 mars 2011 : Début des frappes de l’OTAN.
20 octobre 2011 : Kadhafi est tué à Syrte.
Six mois. Le projet n’a pas eu le temps d’exister institutionnellement. L’or libyen, 144 tonnes, disparaît des radars. Le FMA et la BCA restent à l’état de résolution de l’UA de 2001, jamais ratifiée.
IV. MYTHE OU RÉALITÉ : QUE DISENT LES FAITS ?
- Les preuves documentaires : Des câbles WikiLeaks de 2011 révèlent que Hillary Clinton et Sarkozy voyaient le dinar-or comme une menace pour le système financier mondial. L’e-mail SID de Sidney Blumenthal du 2 avril 2011 note : « Kadhafi’s gold and silver reserves are estimated at $7 billion. This gold was intended to establish a pan-African currency ».
- Les limites du projet : Adosser une monnaie à l’or exige la confiance. Or 144 tonnes couvrent à peine 6 milliards de dollars. Pour une masse monétaire continentale, c’est insuffisant sans les réserves du Nigeria, d’Algérie, d’Afrique du Sud. L’unanimité n’était pas acquise.
- Le facteur timing : Lancer une monnaie pendant une guerre civile est impossible. Le projet avait besoin de 10 ans de paix. Il a eu 6 mois de feu. V. HÉRITAGE ET LEÇONS : LE DINAR-OR EST-IL MORT ?
- L’idée survit aux hommes : La ZLECAf, l’Afreximbank, le projet de monnaie ECO. L’Afrique cherche toujours son instrument de souveraineté. Le FMA est toujours prévu dans l’Acte constitutif de l’UA. Yaoundé attend toujours.
- L’or redevient stratégique : En 2026, le Ghana paie son pétrole en or. La Russie et la Chine règlent en devises non-dollar. L’intuition de Kadhafi — gager la monnaie sur le réel — revient par la fenêtre BRICS.
- La leçon de Lagos : Une banque centrale africaine ne peut naître sans un noyau dur politique. L’UE a eu l’axe franco-allemand. L’Afrique a besoin d’un axe Abuja-Prétoria-Le Caire, pas d’un seul homme. CONCLUSION : LA SOUVERAINETÉ NE SE DÉCRÈTE PAS, ELLE SE CONSTRUIT
Kadhafi est mort. Le dinar-or avec lui ? Non. Il a posé une question que 54 banques centrales africaines n’osent plus poser : à qui profite notre monnaie ?
Le projet était-il viable ? Oui, à 20 ans, avec une coalition. Était-il une menace ? Oui, pour le dollar et le CFA. A-t-il causé sa mort ? Les faits disent que la guerre de Libye avait plusieurs causes. Ils disent aussi que la question monétaire était sur la table.
La vraie conclusion est mathématique. Tant que l’Afrique exporte brut et importe des billets, elle subira. Le jour où elle exportera en sa monnaie, adossée à son or, son pétrole, son coltan, elle négociera. Yaoundé et Lagos sont toujours là. L’or aussi. Il manque l’unité, et le temps long.
La prochaine tentative ne viendra peut-être pas d’un colonel. Elle viendra d’un traité. Et elle ne s’annoncera pas six mois avant. Elle se fera.
Par Henri MATIP MA SOUNDJOCK
















